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Nous n’avons pas de pays ! août 15 2012

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La suspension, la semaine dernière, des hebdomadaires La Une et Ezombolo décidée par le Conseil National de la Communication (CNC) illustre, dans ses manifestations, la situation réelle du Gabon, qui n’est pas forcément claire dans l’esprit de chacun d’entre nous. Pourtant, cette situation est simple : le Gabon est un Etat de droit, l’Etat est souverain, la terre appartient à l’Etat, il faut respecter «l’autorité de l’Etat», nul n’est au-dessus de l’Etat, l’Etat est garant de l’ordre public…

De fait, nos villages, nos quartiers, nos villes et nos maisons -dont beaucoup sont régulièrement détruites par l’«Etat»- ne nous appartiennent pas. Comme l’a fait le pacte colonial qui a accordé des concessions de 99 ans renouvelables à des sociétés minières françaises ou comme le fait Ali Bongo avec la société Olam, l’Etat, propriétaire légal de la terre de nos ancêtres, peut vendre ou concéder «nos» villages et «nos» terres à qui il veut, sans rien nous devoir, puisque, même s’il est attesté que le Gabon était déjà habité il y a 1700 ans, la terre ne nous appartient pas. Nous n’en sommes que de simples locataires permissifs. Cela signifie que nous avons la nationalité gabonaise sans en avoir la citoyenneté. Si l’on exclut les parcs nationaux et les exploitations minières et forestières, il ne reste que 2% du territoire national pour «nos» 3304 villages qui ne nous appartiennent pas. Nous n’avons pas de pays.

D’où ces questions essentielles: l’Etat, c’est qui? Qui est souverain? Quelle est notre place dans la vie publique? Quels sont nos droits? Le Gabon est, entend-on dire, un pays souverain. Mais cette souveraineté n’est que territoriale, c’est-à-dire aux frontières, mais pas à l’intérieur. Le Gabon, c’est qui ? Qui exerce cette souveraineté?

La plus grande escroquerie de notre histoire est celle qui veut nous faire croire que le peuple est souverain. Mais peut-on être souverain dans un espace qui ne nous appartient pas? Les Noirs sous l’apartheid, les Palestiniens des territoires occupés ou les Tibétains ont la réponse à cette question. Cette confiscation de souveraineté explique le fonctionnement de notre soi-disant Etat.

En premier lieu, au Gabon dont le corps électoral est loin d’égaler celui d’un arrondissement de Lagos ou d’Abidjan, aucune élection n’a jamais été organisée de façon régulière. Or, le bulletin de vote est le seul instrument de souveraineté directe du peuple. Le seul. Il serait difficile de croire que, depuis 1958, aucun gouvernement n’a été capable d’effectuer l’arithmétique élémentaire des listes électorales et des décomptes des voix. Deux hypothèses peuvent l’expliquer: soit les Gabonais sont trop bêtes pour compter les moutons que nous sommes, soit les élections sont délibérément sabotées pour perpétuer l’imposture. Je pense que l’élite corrompue qui nous dirige, si elle est capable de compter des milliards de francs détournés systématiquement des comptes publics, si elle sait où les placer à l’étranger, doit être capable d’organiser les élections d’un petit peuple comme le Gabon. En présentant les apparences du fonctionnement démocratique de l’Etat de droit qu’elle clame à cor et à cri, l’élite corrompue est assez intelligente pour confisquer la souveraineté de nos suffrages qui lui ferait perdre inévitablement son pouvoir.

L’autre manifestation de ce déni de souveraineté du peuple réside dans la nature et le fonctionnement de l’Etat qui se substitue à nous pour définir, à notre place, ce que nous voulons. Pour 2010, les bluffeurs du Parlement qui prétendent nous représenter dans le contrôle du gouvernement, ont voté en notre nom et dans notre intérêt, un budget qui accorde 1,491 milliard de FCFA au seul cabinet de la présidente de la Cour Constitutionnelle (160 millions «seulement» pour les cabinets de tous les autres membres), l’autorise à continuer de loger «son» institution dans sa villa personnelle du quartier huppé de La sablière, pour un loyer de 4 millions par mois, en y ajoutant 200 millions aux frais du contribuable pour les travaux de réfection de sa maison personnelle qu’elle loue à elle-même. On comprend pourquoi la reconstruction de l’ancien siège traîne, alors qu’elle a coûté 7,7 milliards, rien qu’entre 2008 et 2011. Dans sa cohérence prédatrice, la Cour Constitutionnelle, locataire qui construit son siège, a néanmoins fait débourser à l’«Etat» 1 milliard pour l’achat d’un immeuble. Bien entendu, dans l’intérêt du peuple.

Les ignobles députés qui ne sont jamais mieux servis que par eux-mêmes, ont également autorisé l’«Etat » à dépenser 10 milliards pour la construction de l’annexe de l’Assemblée Nationale dont le président qui dispose d’un budget de 1,3 milliard pour son seul cabinet, est incapable de nous montrer la moindre trace. Peut-être ne suis-je qu’un “aigri de l’opposition” aveuglé par le réflexe de “déstabilisation de l’Etat” et la volonté de “diviser les Gabonais”. Si c’est le cas, j’invite les compatriotes sincères à me montrer ne serait-ce qu’une cabane en planches de récupération qu’on pourrait, au moins, nous présenter comme un modèle d’architecture avant-gardiste, manifestation de la politique-d’émergence-de-Son-Excellence-le-président-de-la-République-Chef-de-l’Etat et qui tiendrait lieu d’annexe de l’Assemblée Nationale.

Le président de l’Assemblée Nationale, ses députés et l’exécutif peuvent compter sur le verbiage hallucinant des différents porte-paroles des organes de l’«Etat» pour justifier ces vols qualifiés et pour nous expliquer, sur le ton docte habituel, que dans l’intérêt du peuple, les députés étaient, ès-qualité, légalement habilités à voter la loi autorisant à dépenser, pour la seule télésurveillance (les petites caméras qui permettent de voir qui entre et qui sort) de l’Assemblée nationale, 128 millions avant 2008, puis 155 millions en 2008, puis 1,55 milliard en 2009, puis 438 millions en 2010. Rien que pour des caméras. Les zélateurs du régime qui savent si bien dire des conneries dans le français le plus académique insuffleront dans la tête des Gabonais que, bien que les politiques sociales sont, aujourd’hui, démodées, le gouvernement «fait des efforts» lorsqu’il paye leurs bourses aux étudiants où lorsqu’il y a du coton dans les hôpitaux, que les bourses d’études sont une faveur et que les étudiants ayant atteint un certain âge (donc, forcément, les enfants de pauvres) n’y auront plus droit.

Alors que dans les pays modernes, on parle de grands commis (donc de serviteurs) de l’«Etat», au Gabon, c’est la clique des dirigeants corrompus et accrochés à leurs privilèges qui asservit le peuple. Ces compradores sont les souverains et nous les esclaves. Les contester, c’est donc déstabiliser l’Etat. Or, l’Histoire nous enseigne qu’un pouvoir établi trop durablement finit par se considérer, de manière inaliénable et viscérale, comme le dépositaire naturel, voire comme l’incarnation physique, tutélaire et inaliénable de l’Etat. D’où, notamment, la confusion-fusion entre le patrimoine public et le patrimoine personnel.

Cela explique pourquoi, garant de l’ordre public, donc de la sécurité des dirigeants, beaucoup n’hésitent pas à massacrer «jusqu’à la dernière goutte de sang» les «terroristes» qui tentent de «déstabiliser l’Etat» en leur demandant de quitter le pouvoir. Dès lors, cela légalise toutes les formes de répressions et de violences qui vont du contrôle des opinions et de leur expression -mission du CNC- aux agressions physiques que les trop nombreuses forces de répression et de coercition (armée nationale, Groupement d’Intervention de la Gendarmerie Nationale, Forces de Police d’Intervention, Unité Spéciale d’Intervention, B2, brigades de recherche, services de renseignements, Garde Républicaine…) exercent sur la population. Une des méthodes les plus violentes et qui est de plus en plus employée consiste à révoquer les ennemis d’Etat de leurs fonctions dans l’administration et à confisquer purement et simplement les salaires des grévistes et des récalcitrants ainsi que les pensions de retraites des pères et mères de familles qui ne sont pas de leur bord: nos prédateurs utilisent l’argent que nous avons gagné honnêtement et la retraite pour laquelle nous avons cotisé pendant des décennies pour nous tenir en otages, sous prétexte que c’est l’Etat qui nous paye et que l’Etat étant eux, ils ne nous donnent plus «leur» argent. C’est pourquoi et ce ne peut être un hasard, toute forme de contestation ou de revendication est constitutionnellement illégale.

En effet, la constitution gabonaise que nous avons le devoir de brûler, reconnaît nos libertés d’opinion et d’expression mais elle nous les confisque simultanément: ce qu’on veut nous présenter comme notre loi fondamentale met «sous réserve de…» tout ce qui concerne nos droits et libertés fondamentaux auxquels elle prend soin de ne pas donner un contour inaliénable. En somme, la Constitution nous accorde le droit de fermer nos gueules et de ne les ramener qu’avec l’accord de ceux que nous contestons. Espérer le paiement de sa bourse ou de son salaire, aspirer à plus de justice sociale, souhaiter le respect des scrutins, imaginer un avenir meilleur pour nos enfants, c’est un droit, mais l’expression de toutes ces aspirations est soumise à la réserve qu’un ministre, un premier ministre ou un président de la République décide souverainement s’il y a trouble de l’ordre public (eux) ou non.

Il faut, par conséquent, être particulièrement sot pour respecter un pouvoir inique qui vote des lois iniques sur la base d’une constitution inique. Mais chacun a le droit inaliénable d’être sot.

Ngbwa Mintsa explique le «Forum des indignés du Gabon» juin 19 2012

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Publié par François Ndjimbi dans  gabonreview.com,  le 12 juin 2012 à 23 h 07 min

Grégory Ngbwa Mintsa, Prix de l’Intégrité Transparence International 2009-2010 et membre de la société civile gabonaise, était le porte-parole du «Front des indignés du Gabon» qui, à travers le «Forum des indignés du Gabon», a tenté une contre-manifestation au New-York Forum Africa. Il brosse ici les contours de cette opération qui, somme toute, a fait du bruit.

En quoi donc consistait le forum des indignés ?
Comme son nom l’indique le forum consistait à exprimer notre indignation devant un certain nombre de dysfonctionnements, devant des cas plutôt généralisés d’injustice sociale. Le New-York Forum Africa a été l’occasion de regrouper ces revendications au sein d’un contre-forum.

Organisé dans l’enceinte d’un collège, avec les seuls militants de quelques organisations non gouvernementales en accointance totale, quelle répercussion en attendiez-vous ?
Je pense très franchement que notre contre-forum n’était pas très opérant. Il n’aurait pas eu l’écho d’un contre-sommet altermondialiste tel qu’on les connait. Mais, je dois vous rappeler qu’avant la tenue du forum nous avons adressé une lettre ouverte aux invités dans laquelle nous leur indiquions que nous, Gabonais, contestions la tenue du New-York Africa Forum . Parce que, estimons-nous, personne ne peut faire le Gabon à notre place, personne ne peut penser le Gabon à notre place, personne ne peut imaginer notre avenir à notre place et donc, nous sommes profondément choqués et humiliés de ce que nos propositions soient systématiquement rejetées et perçues comme de la subversion et qu’on aille chercher des Américains, des Indiens, des gens venus d’Alaska ou de Papouasie pour venir tracer le destin de notre Gabon ou, plus largement, de notre Afrique. C’est, à la base, une question de fierté nationale.

Nous avons dit aux invités du New-York Forum Africa que nous allions exprimer notre condamnation de ce forum, qu’ils venaient ici pour cautionner un Etat militaro-policier et, parce que l’expression n’est pas libre au Gabon, parce que les marches pacifiques sont interdites au Gabon depuis l’arrivée au pouvoir d’Ali Bongo, nous savions que notre manifestation serait réprimée par les forces de coercition. Nous avons donc posé à ces invités la question : de quel côté serez-vous, de celui des oppresseurs ou de celui du peuple opprimé ?

En réalité, notre objectif était de montrer à ces gens la nature profonde de notre système politique. Et ce système a confirmé ce que nous avions dénoncé par avance. Il n’a pas pu s’empêcher de le faire. Donc, pour nous, c’est une grande victoire et la tenue même du contre-forum en lui-même me paraît secondaire, par rapport au réflexe de notre système militaro-policier.

Vous annonciez une télé-intervention de l’homme politique français, député européen et leader du Front de gauche, Jean-Luc Mélenchon, qu’en est-il advenu ?
Il y a eu, naturellement, un contretemps puisque nos assises ont été perturbées. Ce dont je suis très sûr, c’est qu’au siège de Brainforest où on devait recenser tout le dispositif, la connexion Internet  a été coupée, comme par hasard, durant les deux jours qui précédaient notre manifestation.

Dans l’après-midi du 9 juin, après votre libération, vous avez tenu une conférence de presse. Quelle en était la substance ?
Nous avons rétabli les faits tels qu’ils s’étaient déroulés durant cette journée. Je peux vous lire quelques extraits du propos liminaire : afin de justifier ces pratiques d’un autre âge, le ministre de l’Intérieur s’est fendu d’un communiqué qui prétend justifier l’arrestation de Marc Ona par le prétexte grotesque que, de son fauteuil roulant, il aurait lancé des cailloux aux paisibles représentants de l’ordre. Certains de ces policiers auraient été grièvement blessés et conduits à l’hôpital. Inutile de s’attarder sur ce gag…

Cet énième épisode de l’histoire des répressions et de la coercition dans notre pays pose véritablement un problème de fond quant à la lecture de notre constitution et à la conception du pouvoir de ceux qui le détiennent actuellement. Notre loi fondamentale consacre la liberté d’opinion, la liberté d’expression et la liberté d’association comme des droits fondamentaux inaliénables. Dès lors, considérer que nous ne pouvons jouir de ces droits que selon le bon vouloir d’un citoyen comme nous, fut-il ministre, relève d’une conception absolument stalinienne de la démocratie.

En ce qui nous concerne, nous estimons que le rôle du ministère de l’Intérieur est d’assurer la sécurité des citoyens que nous sommes, dans la jouissance de nos droits et libertés individuels et collectifs. Il ne saurait, en aucun cas, être question, désormais, de nous en priver en assimilant délibérément le trouble de l’ordre établi au trouble de l’ordre public. Par conséquent, le Front des Indignés du Gabon, résolument déterminé à se réapproprier sa souveraineté et à faire respecter sa dignité, affirme solennellement qu’il continuera son combat par tous les moyens nécessaires, quoiqu’il nous en coûte.

Forum des Indignés du Gabon – témoignage d’un manifestant juin 19 2012

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Par Sherpa | Publié : 13 juin 2012

Le 8 juin, les forces de l’ordre ont appréhendé de nombreux manifestants regroupés au sein d’une coalition, le Front des Indignés du Gabon. Ils voulaient organiser un contre forum, en marge du New York Forum Africa organisé par Richard Attias, malgré l’interdiction du Ministre de l’Intérieur.

42 activistes ont été conduits à la base des Forces de Police d’Intervention, et d’autres à l’Unité Spéciale d’Intervention où ils ont subi menaces, injures et brutalités. Je suis Grégory Ngbwa Mintsa, Prix de l’Intégrité Transparence International 2009-2010, porte-parole du front j’affirme que les indignés ont délibérément décidé de tenir leur forum, malgré l’interdiction du gouvernement, car notre autorisation est constitutionnelle : les libertés d’opinion, d’expression et d’association sont inaliénables et nous ne supportons plus qu’un citoyen comme nous les aliène, soit-il ministre ou président de la République.

Les Indignés du Gabon affirment avoir saisi l’occasion de cette grande opération de communication d’Ali Bongo et de Richard Attias qui nous fait l’outrage d’affirmer que « le Gabon est un business model ». Le scepticisme des indignés du Gabon repose notamment sur la crédibilité de ce forum organisé entre les dirigeants et les hommes d’affaires, à l’exclusion des peuples, sachant que leur président est concerné dans l’affaire des Biens Mal Acquis et qu’une enquête du Sénat américain aurait mis à jour de nombreuses opérations de blanchiment d’argent par le défunt Omar Bongo, par son successeur et fils, et par des membres de leur entourage.

Le Gabon, qui est un pays riche, n’aurait pas besoin d’investisseurs si l’argent de l’Etat restait dans les caisses de l’Etat. Je suis révolté par le fait que l’on invite des people à venir réfléchir sur  le Gabon et l’Afrique alors que nos aspirations les plus légitimes, notre vision de notre propre pays et de son destin ne trouvent de réponses que policières. D’ailleurs, je défie quiconque de montrer une de ces grands messes sur l’avenir de l’Afrique qui ait abouti à quelque chose. Ce n’est pas à la faveur d’une conférence que la dynastie patrimonicide gabonaise va devenir exemplaire. Il ne suffit pas que le grand capital roule nos rois nègres dans la farine pour qu’ils soient blanchis.

Le Gabon connaît de nombreuses tensions sociales depuis la prise de pouvoir par Ali Bongo. Dans un climat ultra-sécuritaire, des étudiants en grève depuis des mois sont régulièrement gardés à vue, voire déférés à la prison centrale de Libreville. La presse indépendante est suspendue au moindre article déplaisant. La moindre suspicion de contestation est sanctionnée par une révocation ou une suppression de salaire.

Les gabonais acceptent d’autant moins les suppressions de bourses et de salaires que la présidente de la Cour Constitutionnelle est propriétaire de l’immeuble que loue l’institution qu’elle dirige pour 4 millions de FCFA (8 000 US $) par mois, que le président de l’Assemblée Nationale a géré un budget de 10 milliards de FCFA (50 millions US $ entre 2008 et 2011 pour la construction d’un bâtiment dont on n’a pas encore donné les premiers coups de pioches), que le président Ali Bongo se déplace quotidiennement en Bentley, que son épouse et des membres de sa famille puissent, chaque année, dépenser individuellement 1 million d’euros en bijoux et haute couture. Alors que dans certaines écoles, dans des classes contenant jusqu’à cent élèves dont la plupart sont assis par terre, aucune nouvelle salle de classe n’a été construite depuis son accession au pouvoir, en 2009.

Grégory Ngbwa Mintsa,

Militant anti-corruption gabonais, il s’est constitué partie-civile dans l’affaire des Biens Mal Acquis en 2008.

Lettre ouverte aux invités du New York Africa Forum juin 18 2012

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Mesdames et Messieurs,

Reconnus pour votre génie, pour l’éthique que vous défendez au point de les incarner, pour votre engagement, pour vos efforts et vos sacrifices en vue de mettre en application des valeurs pour laisser à la postérité un monde meilleur, vous avez été invités à participer au New York Forum Africa. Selon Richard Attias, l’organisateur de ce forum, « Le Gabon a un business model unique et que je pense sincèrement gagnant. Sa stabilité politique et économique en fait une terre d’accueil idéale. »

Mesdames et Messieurs,

Ce business model unique, les Gabonais n’en veulent plus. Le prétexte de la Guerre froide pour maintenir des rois nègres au pouvoir afin d’assurer la « stabilité » pour les réseaux d’affairistes n’est plus d’actualité. Ne sont également plus de notre temps l’esprit et la lettre de la récente réforme constitutionnelle qui renforce les pouvoirs du président d’un état militaro-policier en lui octroyant l’exclusivité des prérogatives en matière de sécurité et de défense, et, par conséquent, la souveraineté absolue dans la définition du concept éculé de « trouble de l’ordre public » ou de « respect des institutions ». Ainsi, depuis l’accession d’Ali Bongo au pouvoir, les marches pacifiques sont interdites, car elles troublent l’ordre public ; la presse indépendante et toute forme de contestation sont régulièrement sanctionnées pour tentative de déstabilisation de l’Etat. Lorsque, par ailleurs, le rapport de la Cour des comptes est classé top secret dans notre dernier bastion de la Françafrique, le doute n’est plus permis sur la nature de cet Etat. Ce modèle économique, les Gabonais n’en veulent pas.

Depuis plus de cinquante ans, les organismes et la communauté internationaux protègent un clan patrimonicide, contre les intérêts du peuple gabonais. C’est pourquoi, des patriotes issus de tous les corps sociaux se sont rassemblés au sein du Front des Indignés, afin de se réapproprier leur souveraineté et faire valoir leur aspiration à jouir de leurs droits et libertés fondamentaux. Cette revendication, nous sommes déterminés à l’exprimer en marge de l’opération de communication que sera le New York Forum Africa.

Lorsque les forces de répression et de coercition nous frapperont, de quel côté serez-vous ? Du côté de la famille qui dirige notre pays depuis 45 ans, au point de considérer que l’Etat, c’est elle, ou du côté de ceux qui aspirent à un État démocratique, avec la faiblesse de croire que l’alternance au pouvoir en est un élément fondamental en ce qu’elle renouvelle les idées en évitant de patrimonialiser le bien public et de le léguer en héritage à des successeurs désignés ?

De quel côté serez-vous ? Serez-vous du côté du Président de l’Assemblée Nationale qui ne peut justifier les plus de 10 milliards de Francs (20 millions de US $) d’argent public dépensés pour la construction de l’annexe de l’Assemblée nationale dont il n’y a de trace nulle part ou serez-vous du côté de l’étudiant sorti de prison pour avoir revendiqué la construction de salles de cours, la dotation en matériel didactique et pour avoir protesté contre la limite d’âge des bourses d’Etudes en plein milieu d’année ?

Qui soutiendrez-vous ? Les forces spéciales antiterroristes ou leur cible du corps médical coupable de revendiquer de meilleurs équipements pour soigner les malades qui meurent quotidiennement, sous leurs yeux, de maladies bénignes, alors que les dirigeants politiques se donnent les moyens d’aller se soigner à l’étranger, leur cynisme les poussant à préférer mourir à grand frais dans de prestigieux hôpitaux à l’étranger que dans les mouroirs plébéiens des centres de santé publics ?

De quel côté serez-vous ? Serez-vous avec les forces spéciales d’intervention ou avec les centaines de fonctionnaires dont les salaires sont supprimés depuis des années pour délit d’opinion ?

De quel côté serez-vous ? Serez-vous avec l’oligarchie qui, depuis des mois, pour blanchir l’argent détourné qui devait servir à alimenter les quartiers de Libreville en eau, exproprie les pauvres citoyens de leur terre pour bâtir leur empire immobilier, ou du coté de ceux qui se battent au prix de leur vie pour défendre la terre de leurs ancêtres ?

De quel côté serez-vous ? Serez-vous aux côtés de ceux qui transforment les terres agricoles des pauvres paysans en plantations d’hévéa et de palmier à huile ou au côté des paysans qui revendiquent le droit à la terre?

Cet énième forum, véritable opération de communication d’un pouvoir oppressif, coutera encore aux contribuables gabonais des sommes faramineuses qui auraient pu servir à améliorer les infrastructures de l’université de Libreville. Serez-vous dans le camp des gendarmes qui violent régulièrement les franchises universitaires pour y effectuer des ratonnades ou du côté des étudiants, déterminés à aller jusqu’au bout de leurs revendications légitimes ?

Les intellectuels que vous êtes défendront-ils des causes ou leurs honoraires ? Mesdames et Messieurs les économistes, défendrez-vous les affaires conditionnées pour une stabilité par la matraque ou défendrez-vous le respect des droits de notre peuple, gage d’une stabilité durable et sereine ? Les Nobel défendront-ils une éthique ou légitimeront-ils un pouvoir corrompu poursuivi, en France dans l’Affaire des Bien Mal Acquis et dont une enquête du Sénat des États-Unis a clairement mis à jour les activités de blanchiment d’argent ?

Votre notoriété a fait de vous des modèles pour l’humanité. Libre à vous de brouiller cette prestigieuse image en affichant une proximité avec des régimes dictatoriaux.

Fait à Libreville, le 28 mai 2012

Prix de l’Intégrité 2009-2010: mon discours. novembre 13 2010

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J’ai prononcé ce discours le 12 novembre 2010, au Queen Sirikit National Convention Center de Bangkok (Thaïlande) lorsque j’ai reçu de Transparence International, le Prix de l’Intégrité (Transparency Integrity Award) 2009-2010.

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Mesdames et Messieurs,
C’est un insigne honneur pour moi de me retrouver au sein de cette illustre assemblée afin de recevoir cette noble distinction. Je ne sais pas si je la mérite plus que d’autres, car, à travers le monde, nombreux sont ceux qui se battent pour un monde meilleur. Nombreux sont ceux qui, comme Sergei Magnitsky qui aurait du être avec nous, ce soir, ont donné leur vie pour l’équité et la justice.

Mesdames et Messieurs,
Face aux multiples formes de la violence totalitaire, une action isolée a très peu de chance d’aboutir, si elle n’est pas soutenue par des forces solidaires. Sans le soutien sans faille de la solidarité internationale que vous animez, je ne serais probablement pas là ce soir. Je ne vous en remercierai jamais assez. Je voudrais remercier particulièrement Transparence France et Sherpa pour avoir toujours entretenu des relations basées sur le respect et pour avoir été la cheville ouvrière d’une grande victoire.
En effet, cette semaine, la Cour de Cassation a jugé recevable la plainte Bien Mal Acquis. Cette décision constitue une victoire historique. Outre qu’elle affirme la volonté d’indépendance de la justice française vis-à-vis des pouvoirs politiques et des puissances d’argent, elle préfigure également la fin de l’impunité du crime patrimonicide, appropriation du patrimoine public par des individus ou des groupes d’individus.
Le fait patrimonicide est bel et bien un crime. En effet, quelle différence y a-t-il entre celui qui est poursuivi pour crime contre l’humanité pour avoir décimé un village par le feu et le sang et celui à qui l’on déroule le tapis rouge, alors qu’il s’est approprié le patrimoine qui aurait du permettre à des gens de naître, de grandir, de se nourrir, de s’éduquer, de se soigner, de travailler, d’aimer, de fonder une famille, d’élever ses enfants, de leur laisser un monde meilleur et de mourir en paix ? La différence est que, parce qu’il est moins spectaculaire, le crime patrimonicide n’intéresse indirectement les médias et les opinions que lorsqu’il tourne à la famine, lorsque les peuples spoliés et désespérés par la misère et la mort, prennent les armes ou posent des bombes.
Il nous appartient, donc, de revoir nos paradigmes. Ne nous laissons pas aveugler par le cynisme du dogme selon lequel le marché, le profit, l’argent sont les seuls crédos de l’humanité, sous le postulat qu’il ne peut en être autrement. Pourtant, il peut en être autrement. Le profit doit servir la vie, et non l’inverse. Quel est le bilan humain d’un chef d’Etat, lorsqu’il est directement responsable de la mort d’au moins une personne par jour -365 morts par an- à l’échelle d’un mandat renouvelable à vie? N’est-il pas coupable de crime contre l’humanité ?
Si je suis ici, aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce que nous partageons une philosophie. Si je suis ici aujourd’hui, c’est, et je ne vous en remercierai jamais assez, parce que j’ai joui de la solidarité active de la communauté ici présente et de bien d’autres organisations.
C’est pourquoi, confiant dans votre détermination, je vous invite à mobiliser toutes nos énergies pour que le crime patrimonicide soit reconnu par le droit international comme un crime contre l’humanité devant lequel il ne faut plus dérouler le tapis rouge.



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