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« Je ne suis pas un suiviste. C’est Kombila qui m’a suivi » décembre 26 2008

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Interview publiée dans Echo du Nord, novembre 2007
Suite au ralliement du RNB à la majorité

Grégory Ngbwa Mintsa: le RNB est un parti gabonais. Il n’est pas étonnant qu’il fonctionne comme le pays. Les Gabonais veulent réinventer la roue tous les matins, en s’emparant des concepts et des truismes à la mode et en les appliquant «à la gabonaise». On s’engage dans la protection de l’environnement, mais on veut exploiter Bélinga sans étude d’impact. On crie sur les toits qu’on va lutter contre la pauvreté, mais on augmente le prix du carburant et le SMIG, sachant bien que la flambée des prix qui s’ensuivra réduira gravement le pouvoir d’achat des Gabonais. On crée un ministère chargé de l’enrichissement illicite, ce qui sous-entend que la question est grave, mais ce ministère semble ne rien voir depuis des années qu’il est mis en place. On constate le recul du système éducatif, mais on continue d’appliquer une sélection absurde en admettant des élèves gabonais dans des lycées en fonction des places disponibles, au lieu d’adapter les structures d’accueil à la démographie en construisant de nouvelles écoles et de nouveaux lycées. Puisqu’on est incapable d’assurer un développement intégré et permanent du pays, on lance la bonne idée des fêtes tournantes dont la priorité est pourtant donnée à la construction de tribunes officielles et d’aménagement des voies qu’emprunte le cortège présidentiel. Quitte à créer, dans une zone déserte, une avenue que ce cortège empruntera une ou deux fois par an, comme ce fut le cas à Oyem. Et tant pis pour les riverains. On est leader d’un parti de l’opposition tout en étant ministre d’Etat du gouvernement de la majorité présidentielle.

L’élite gabonaise a bien compris l’exploitation qu’elle pouvait tirer de la tradition orale: il suffit de dire à un gogo famélique qu’il mange trop pour qu’il se mette au régime. Voyez les chanteurs gabonais. Ils n’arrêtent pas de remercier celui qui leur a donné verbalement 1 milliard de Francs. Pourtant, ils n’ont jamais palpé le moindre sou. Mais n’allez jamais demander à qui que ce soit de s’arrêter un moment et d’analyser finement la situation réelle pour résoudre les problèmes. On vous traiterait soit de rêveur, soit d’extrémiste.

- Cette question est intéressante, car elle illustre la conception de la politique au Gabon. On proclame une démocratie, mais le débat y est proscrit. On veut nous faire admettre que les seules idées que nous devons adopter sont celles de l’élite corrompue et de la classe dirigeante. Poser des questions et exprimer son désaccord, même dans les termes les plus pertinents et les plus argumentés est assimilé à de l’extrémisme, voire à du terrorisme. Une conviction doit être cohérente et s’appuyer sur des principes éprouvés. J’ai du mal à croire qu’imprégnés de nos traditions, et après avoir lu Epictète, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Zola, Baudelaire, Marx, Spinoza, les paroles de Jésus, Mahomet, Gandhi et Mandela, on puisse penser et agir comme si on ne les connaissait pas. Peut-on avoir écouté Haendel, Curtis Mayfield, Marvin Gaye, Stevie Wonder, Mvom Eko et Aküè Obiang et rester imperméable à toute forme d’humanité? L’élite gabonaise est composée de diplômés qui ont étudié les leçons pour avoir une bonne note et un diplôme afin d’obtenir un poste budgétaire à la Fonction publique. Or, tout ce que nous apprenons doit s’intégrer dans notre personnalité et étoffer notre mental.

Maintenant, pour répondre à votre question, je me souviens que lorsque j’étais rédacteur en chef du journal Le Bûcheron, considérant que le peuple ne peut pas faire de bons choix s’il n’a pas une bonne information, je voulais faire de l’organe du parti un journal d’informations de référence et non plus un bulletin de propagande. Figurez-vous qu’on me taxait systématiquement de bongoïste, car la ligne éditoriale voulait que tous les maux du pays soient le fait du président de la République. Cela pouvait aller jusqu’à la météo lorsqu’elle était mauvaise et que des articles se concluaient: «il y a des inondations. Voilà où nous mène le système Bongo». Ridicule. J’étais obligé de relire attentivement tous les articles pour en expurger les insultes qui les jalonnaient. Les mêmes qui fanatisaient le parti durant ces années là et contre qui je m’érigeais sont tous dans la majorité présidentielle aujourd’hui. Mais je savais qu’ils rendaient compte de ma liberté de conscience à leurs amis de la majorité. C’est ainsi qu’ils m’ont fabriqué l’image d’extrémiste. Le jour où un débat aura lieu sur ces questions, ils ne pourront pas nier avec quel acharnement j’ai exigé le respect dans le débat démocratique. Je démontrerai comment j’ai empêché que la rue se transforme en boucherie, en luttant personnellement contre la politique sacrificielle du Père Paul Mba Abessole, le président du Rassemblement National des Bûcherons auquel je militais. Si c’est cela être extrémiste, alors je le revendique haut et fort.

- Tout d’abord, et je ne le répèterai jamais assez, je ne suis pas un suiviste. Lorsque je m’associe avec quelqu’un, c’est de manière réfléchie, avec des objectifs bien précis. Ce n’est pas une question d’orgueil. C’est que le protestant que je suis agit plus avec sa conscience et sa responsabilité individuelle, que sous la férule d’un gourou, soit-il charismatique, comme on les aime au Gabon. Cela me réserve une marge de manœuvre absolue vis-à-vis de toute forme de manipulation et de toute considération nocive. C’est ainsi que, pour répondre à votre question, si l’on se place d’un point de vue historique, c’est Kombila qui m’a suivi. J’avais, depuis 1994, attiré l’attention du premier secrétaire d’alors sur les incohérences idéologiques de Mba Abessole et sur l’ostracisme de ce dernier à l’endroit des Woleu-Ntemois qui, pourtant, constituaient la tête de proue du parti. Le Pr Kombila m’avouait n’être pas de taille à s’interposer dans un conflit entre Fangs, majoritaires dans le parti. J’ai donc pris seul mes responsabilités en entreprenant de dénoncer l’imposture du curé. Ce dernier était tellement acculé qu’à chaque occasion, il ne manquait pas de lancer une fatwa contre moi dans toutes les réunions de Woleu-Ntemois. Si je n’étais pas un neveu de Minvoulois, je n’aurais pas survécu aux trois jours de réanimation que des centaines d’Oyemois m’ont infligés après un lynchage qui aura duré tout un après-midi.

C’est seulement en 1997, au congrès provincial du Woleu-Ntem que le Pr. Kombila, ayant lui-même été marginalisé par Mba Abessole, est entré dans la bataille. Mais je me demande si tout cela n’était pas une mise en scène, savamment télécommandée pour tuer l’opposition dans l’œuf.

- Il n’est plus un secret pour personne que Paul Mba Abessole a été rapatrié par le pouvoir, que ce dernier lui a donné les moyens de constituer le premier parti d’opposition afin de pouvoir contrôler cette dernière et que sa mission ne devait pas aller plus loin. C’est ce qui explique l’appel au boycott de l’élection législative de 1990 qu’il a eu peur de gagner, car il n’était pas là pour cela. C’est ce qui explique également pourquoi il s’opposait à toutes les formes de coordinations de l’opposition. Il a mené une guerre farouche à la COD (Coordination de l’Opposition Démocratique). Puis il a sabordé le Haut Conseil de la République (HCR), le gouvernement parallèle issu du contentieux électoral de 1993. Ce gouvernement, qui avait surtout une dimension symbolique et qui, à tout prendre, valait mieux que la lutte armée -réaction classique dans ces cas-là- arrivait à marginaliser le gouvernement issu de la fraude électorale. On se souvient qu’il prenait le contre-pied du gouvernement officiel. Ainsi, lorsque la date officielle de la rentrée scolaire de 1994 fut annoncée, tous les enseignants n’ont commencé les cours qu’à la date fixée par Maganga Moussavou qui était le ministre de l’Education nationale du HCR. Mba a eu peur du pouvoir, car la prise de pouvoir n’était pas dans son cahier des charges. Le contentieux électoral passé, il fallait amorcer la normalisation: Accords de Paris à l’Hôtel Crillon, avec forces mallettes d’argent, organisation d’un référendum et d’une nouvelle loi électorale pour le partage du gâteau.

Il restait à procéder à la liquidation du RNB qui devenait incontrôlable, puisque le pouvoir et la direction du parti l’avaient fanatisé au point où des militants n’hésitaient pas à donner leur vie pour le changement. Le moyen le plus crédible pour liquider le parti était d’en finir d’abord avec le journal Le Bûcheron, puis de simuler une scission qui expliquerait la déliquescence, puis la mort du parti. J’espère que vous ne pensez pas un instant que Mba et Kombila se retrouvent au sommet de la hiérarchie du gouvernement par hasard ou parce qu’ils vont appliquer une politique d’opposition dans le gouvernement de la majorité ou parce que le président Bongo prône “le pardon“. Tout le monde sait que le pouvoir, au Gabon, ne compose qu’avec ses opposants de service. Les autres… Un ami camerounais m’a dit, un jour: «avant que je vienne au Gabon, je me faisais une fausse idée de votre pays. Avec tous les génies qu’il y a ici, vous devriez être le phare de l’Afrique. Mais, malheureusement, le Gabon est un pays où l’on éteint les Lumières

- Outre les appels à la négociation entre états-majors du RNB et du RPG, il y a quelques années pour une réconciliation (mais sur quelle ligne ?), le fait que le numéro un du RNB est aujourd’hui vice-premier ministre et le numéro deux ministre d’Etat nous confirme que rien, surtout en politique, n’est le fait du hasard. Regardez le procès en légitimité qui les a opposés. Le tribunal a jugé qu’ils avaient raison tous les deux. Lorsqu’on nous cache des choses, on nous oblige à réfléchir. Et la vérité finit toujours par surgir. Le problème est qu’on pense que la passivité des Gabonais est due à leur incapacité de réfléchir. Alors, on nous met de la poudre aux yeux et on en rajoute. Jusqu’aux oreilles, ce qui fait mal dans une société orale.

- Résumer ainsi la situation serait simpliste. L’entrée au gouvernement du Pr. Kombila n’est que l’aboutissement d’une posture qui nous exaspère depuis le lendemain de l’élection présidentielle de 1998. Depuis cette période, le numéro un du parti n’assiste aux réunions du Bureau exécutif que par accident. Il n’associe le numéro deux, le premier secrétaire, à aucune décision. Il ne répond même plus à son téléphone. Lorsqu’il donne une conférence de presse, il édulcore à outrance un discours adopté par le Bureau exécutif. Le Premier secrétaire et moi-même lui avons adressé une lettre au lendemain de sa nomination au gouvernement qui se résume à peu près à ceci: «nous ne sommes pas vos juges. Chacun est responsable devant sa conscience et devant l’Histoire. Vous êtes entré au gouvernement. Peut-être avez-vous raison. Mais, par respect des individus et des principes démocratiques, vous auriez du porter le débat, même à un niveau restreint, au sein du parti. Peut-être une majorité se serait-elle dégagée en faveur de l’entrisme. Mais la question n’a même jamais été débattue à quelque instance que ce soit. Par conséquent, nous estimons que vous êtes entré au gouvernement à titre personnel, et non au compte du RNB.» Kombila est parfaitement libre d’entrer au gouvernement. Mais qu’il respecte ses partenaires, ainsi que la ligne qu’il est chargé de défendre. Il faut savoir prendre ses responsabilités sans chercher à noyer les autres avec soi. Je vous garantis que si, un jour, j’intégrais la majorité, je prendrais mes responsabilités seul et je ne le ferais pas en catimini. Ceux qui pensent qu’ils peuvent échapper à l’histoire et qu’ils peuvent mentir à la postérité se trompent dramatiquement.

- Je ne sais pas si j’y participerai. Le parti, moi je n’en fais pas une affaire personnelle. Pour moi, un parti politique n’est pas une secte, ni une église. Je me suis toujours senti libre de partir quand je le voudrais. En effet, je considère que la discipline du parti ne doit pas être au-dessus de ma conscience. Lorsque je ne suis plus, je ne suis plus. Si c’est bon, je le dis. Si ce n’est pas bon, je le dis avec autant d’aisance. Donc, que je participe ou pas au congrès ne changera rien. Le Pr. Kombila a les moyens de faire basculer la ligne du parti dans le sens qu’il veut. Il a d’ailleurs introduit récemment le vote censitaire au sein du parti, en disant que les militants qui n’ont pas d’argent ne peuvent être candidats à rien, qu’ils n’ont qu’à aller s’asseoir. Il a le droit d’être dans la majorité et les gogos qui paniquent devant sa fonction et qui en espèrent des prébendes ont le droit le plus démocratique de le suivre. Je n’aurai donc aucune réaction particulière, car il y a longtemps que je ne me fais plus d’illusion sur la volonté du Gabonais de faire progresser notre pays.

 - Je ne sais pas.

- Il faut poser la question au premier secrétaire. Pour ma part, j’ai organisé la première fronde contre l’imposture de Mba Abessole qui a abouti à la scission. Là-dessus, j’ai déjà donné. S’il faut déclencher une scission chaque fois qu’un leader devient un dealer politique, on n’en finira jamais.

 - Non.

- Ne faisons pas semblant d’ignorer comment le pays marche. Le procès qui avait opposé Kombila et Mba n’a jamais connu d’aboutissement, car, de manière délibérée, le litige n’a pas été jugé sur le fond, à savoir la violation manifeste, par Mba, des statuts et règlement intérieur du parti sans lesquels il n’aurait pas été légalisé. Après mon agression par les mbaïstes, j’ai déposé une plainte, en citant nommément les noms de mes agresseurs et de leur commanditaire. Personne n’a été inquiété. Le dossier a été classé sans suite. Cela ne m’empêche pas de dire bonjour à mes bourreaux lorsque je les rencontre, ce sans animosité.

Si, aujourd’hui, j’injuriais Mba Abessole, cela choquerait tout le monde et votre journal serait suspendu par le CNC. Vous qui publieriez cette injure, pourriez même vous retrouver en prison. Mais qu’il ordonne l’assassinat d’un militant de son propre parti, ça ne choque personne. Pas même la justice. Donc, comme je l’ai dit au début de cet entretien, nous faisons tout à la gabonaise: nous proclamons être un État de droit. Mais n’ayez jamais affaire à un ministre d’État ou à un charismatique opposant de service. Vous n’auriez aucune chance.

Vous imaginez un procès opposant Kombila, ministre d’État, première personnalité politique de la Nyanga, à Essima Ossé, retraité d’Ebomane, petit village de Minvoul?


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