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Bongo, l’argent et moi juin 16 2009

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Les invités de Mediapart  -  16 Juin 2009

Intellectuel, journaliste et figure de la société civile gabonaise opposée au régime d’Omar Bongo, mort le 8 juin, Grégory Ngbwa Mintsa livre son analyse sur la situation du Gabon à l’heure des batailles de succession. Grégory Ngbwa Mintsa est notamment l’un des artisans d’une plainte pour “détournement de fonds publics” dans l’affaire dite des “biens mal acquis” qui vise les avoirs colossaux en France de plusieurs chefs d’Etat africains et de leur entourage, dont celui d’Omar Bongo. Sa constitution de partie civile dans le dossier, en tant que contribuable gabonais, a récemment été jugée irrecevable par la justice française.

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Lorsqu’Albert-Bernard Bongo a été coopté pour être le plus jeune président du monde, en 1967, j’avais 10 ans et ma grand-mère vivait encore. Omar Bongo Ondimba, devenu le plus ancien de tous les chefs d’Etats du monde, décède alors que son mandat devait expirer l’année de ma retraite et que mes petits-enfants vont déjà à l’école. Je ne me joindrai donc pas aux politiciens et aux médias amnésiques qui respectent le rituel de la canonisation post-mortem. Je me garde tout autant de tirer sur le corbillard. Mais l’apparente sérénité qui semble régner dans le pays cache une situation extrêmement préoccupante qui rend vaine toute tentative de prévoir ce qui va se passer au Gabon dans les jours et les mois qui viennent.

Omar Bongo, en près de quarante-deux ans de pouvoir, a assuré la paix et fait du Gabon un exemple de stabilité dans le macrocosme complexe et tendu de la Françafrique dont il a été le pilier, sinon le dernier soubassement. Certes. Mais à quel prix?

Depuis son accession au pouvoir en 1967, le mandat perpétuel d’Omar Bongo a reposé sur un seul et unique fondement: l’argent.

Si, en 49 ans d’indépendance dont 42 ans au pouvoir, il n’a laissé que 900 kilomètres de routes bitumées dont les principales ont été entièrement financées par l’Union Européenne; si notre pays tropical est très loin d’assurer son autosuffisance alimentaire, alors que la végétation est si incontrôlable et si envahissante que l’herbe profite de la moindre faille dans le bitume ou sur une dalle de béton armé pour pousser; si notre plateau sanitaire est tel que tomber malade relève du luxe, si le système éducatif est un peu plus régressif chaque année; si le Gabon est un des pays les plus chers du monde, c’est parce que nos ressources, que l’on peut qualifier d’immenses au regard de notre petit million et demi d’habitants, n’ont servi qu’à une cause: la pérennisation d’un pouvoir.

Celle-ci s’est faite par le clientélisme, l’achat des consciences, le financement de réseaux d’affaires, l’achat d’articles hagiographiques dans la presse (vous verrez bientôt quelques prestigieux journaux négropolitains mettre la clé sous la porte), le financement de partis politiques et de candidats à des élections français, l’achat du respect des chefs d’Etats africains (les exceptions sont rares), la médiation des conflits (montée en briques craquantes et jamais trébuchantes, couverte en tuiles ou en ardoises allégeantes), l’interminable dot que, souvent à son insu, il n’a cessé de payer à son beau-père Denis Sassou Nguesso, via la voracité macroCFAge de l’inexpliquablement regrettée Edith Sassou Nguesso.

La dernière Première Dame du Gabon roulait en Maybach et en Bugatti de 1,1 million d’euros pour avoir accumulé une fortune colossale au compte et au nom d’Omar Bongo, son mari, et au bénéfice de Sassou Nguesso, son père. C’est le cas du fameux immeuble du 4, rue de la Baume, à Paris, vendu plus de 18 millions d’euros au couple Bongo par une société immobilière appartenant aux Sassou Nguesso et aux enfants mineurs de Bongo et Edith, à l’insu de Bongo qui n’était même pas au courant que la maison dont il ignorait qu’il était le propriétaire, a été, par acte notarié, donnée gracieusement à… Sassou Nguesso (La Lettre du continent du 12 février et Bakchich.info du 12 mai 2009).

Pendant ce temps, des enfants continuent de mourir chaque jour au Gabon, car leurs parents n’ont pas pu rassembler les 3 euros qui auraient permis de les sauver du paludisme.

Pendant ce temps, les seules mesures d’urgence qui ont répondu aux (pacifiques) émeutiers de la faim ont été la matraque et le gaz lacrymogène.

Pendant ce temps, alors que les autres pays se battent pour dominer le monde ou pour survivre, le Gabon va de régression en régression. C’est pour toutes ces raisons et bien d’autres que j’ai pris la responsabilité de me porter partie civile. En prenant cette décision, je m’inscrivais dans la droite ligne de Transparence dont le seul objectif est la restitution des Bien Mal Acquis (BMA). Mais, contrairement à la décision de la Doyenne des Juges d’instructions qui, certes était purement juridique, mon intérêt à agir, en tant que citoyen, était des plus fondés.

Il s’agissait d’amener M. Bongo, de son plein gré, à procéder à la restitution des BMA à laquelle il ne semblait pas défavorable, a priori (lors du seul entretien que j’ai eu avec lui, il a sévèrement reproché au ministre de l’Intérieur de me faire pression pour que je retire ma plainte, en concluant «je ne reconnais que deux biens immobiliers et deux comptes bancaires. Que la justice fasse son travail. Et chacun rendra des comptes.»

Cela a eu pour effet d’encourager les faucons et les vautours de son entourage de s’échiner à m’empêcher de créer un précédent qui aurait fini par s’étendre à eux. Dans ses deux derniers discours de nouvel an, le président de la République s’en était pris violemment à son entourage et à son gouvernement qui ne font rien pour le pays et ne pensent qu’à s’enrichir. Il semble que c’est à la fin de son règne qu’Omar Bongo a voulu se ressaisir et s’amender. Mais il était trop tard. Il était un Frankenstein qui avait créé un monstre qu’il ne maîtrisait plus. Mais il l’avait créé.

Mon intérêt à agir était patriotique et citoyen: il était impératif que nos centaines de milliards de Francs détournés soient rapatriés et servent au mieux-vivre des Gabonais et de leurs enfants. J’étais révolté par les pays riches qui accueillent et gèlent l’argent du développement des pays pauvres et posent hypocritement le problème de l’immigration.

C’est ainsi que j’ai fini par percevoir La rupture avec la Françafrique comme l’immigration choisie des fonds détournés et la restitution des indésirables réfugiés économiques. La restitution des BMA avant que la plainte prospère était donc une nécessité impérieuse, car il faut le rappeler, les procédures de restitution peuvent être très longues. Celle des avoirs Marcos a duré 17 ans. Les 6 milliards de dollars de Mobutu mort en 1997, en laissant au Zaïre une dette extérieure de 13 milliards de dollars ne sont pas restitués. Et, pire, la France qui est le premier pays du G8 à avoir signé la Convention de Mérida, est le seul qui n’a procédé à aucune restitution.

Je ne pense pas que la légalité constitutionnelle, à elle seule, pourra répondre à toutes ces problématiques. Les politiciens et les médias, boulimiques de factuel, s’arrêtent trop sur le formalisme qui prend vite le pas sur le fond. La légalité constitutionnelle, à elle seule, ne garantit pas la tenue des élections dans les 30 à 45 jours suivant l’investiture du président par intérim. Surtout lorsqu’un deuil de 30 jours a été décrété. La seule légalité constitutionnelle ne va pas insuffler aux Gabonais le respect du scrutin dans un pays qui n’a jamais organisé une seule élection transparente et où la fraude est tellement devenue la norme que tous les votes de ces dix dernières années se sont soldés par des taux d’abstention atteignant 85% dans certaines circonscriptions. Au point que les élus, pour se donner une légitimité, ont du réviser le code électoral pour adopter le scrutin à un tour, à la majorité relative!

Ainsi, notre Assemblée nationale regorge de «représentants du peuple» crédités frauduleusement de moins de 15% des moins de 30% de suffrages exprimés.

La légalité constitutionnelle, à elle seule, ne pourra pas effacer les 40 ans de représentation ethno-régionaliste et clientéliste au gouvernement qui ont abouti à un repli ethnique institutionnalisé de fait par une compétition effrénée pour occuper tel ou tel strapontin et jouir des prébendes les plus ostentatoires. Elle ne pourra pas obérer une grave revendication déjà exprimée ouvertement en présence même du dénominateur commun, à maintes reprises: l’alternance ethnique aux postes-clés.

Elle ne pourra pas convaincre les oligarques et la famille présidentielle que quelque chose a changé et qu’il est temps qu’ils commencent à respecter la plèbe qui aspire à un changement radical, à la fois des choix et des personnalités politiques. Or, aujourd’hui, à peine dans l’ombre, se joue une tragédie bantu dans laquelle les diadoques et les choreutes veulent chausser les cothurnes du satrape françafricain.

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Des centaines de milliers de Gabonais investissent le palais présidentiel pour rendre un dernier hommage à Omar Bongo.

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Enfin, ce qui est peut-être le plus compliqué et qui défie tout pronostic sur l’avenir immédiat du pays, la seule légalité constitutionnelle ne va pas, du jour au lendemain, donner de nouveaux repères aux Gabonais orphelins de leur dénominateur commun, de leur seul crédo, du seul principe politique qu’ils aient connu et qui s’est éteint le 8 juin.


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