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Nous n’avons pas de pays ! juin 6 2017

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La suspension, la semaine dernière, des hebdomadaires La Une et Ezombolo décidée par le Conseil National de la Communication (CNC) illustre, dans ses manifestations, la situation réelle du Gabon, qui n’est pas forcément claire dans l’esprit de chacun d’entre nous. Pourtant, cette situation est simple : le Gabon est un Etat de droit, l’Etat est souverain, la terre appartient à l’Etat, il faut respecter «l’autorité de l’Etat», nul n’est au-dessus de l’Etat, l’Etat est garant de l’ordre public…

De fait, nos villages, nos quartiers, nos villes et nos maisons -dont beaucoup sont régulièrement détruites par l’«Etat»- ne nous appartiennent pas. Comme l’a fait le pacte colonial qui a accordé des concessions de 99 ans renouvelables à des sociétés minières françaises ou comme le fait Ali Bongo avec la société Olam, l’Etat, propriétaire légal de la terre de nos ancêtres, peut vendre ou concéder «nos» villages et «nos» terres à qui il veut, sans rien nous devoir, puisque, même s’il est attesté que le Gabon était déjà habité il y a 1700 ans, la terre ne nous appartient pas. Nous n’en sommes que de simples locataires permissifs. Cela signifie que nous avons la nationalité gabonaise sans en avoir la citoyenneté. Si l’on exclut les parcs nationaux et les exploitations minières et forestières, il ne reste que 2% du territoire national pour «nos» 3304 villages qui ne nous appartiennent pas. Nous n’avons pas de pays.

D’où ces questions essentielles: l’Etat, c’est qui? Qui est souverain? Quelle est notre place dans la vie publique? Quels sont nos droits? Le Gabon est, entend-on dire, un pays souverain. Mais cette souveraineté n’est que territoriale, c’est-à-dire aux frontières, mais pas à l’intérieur. Le Gabon, c’est qui ? Qui exerce cette souveraineté?

La plus grande escroquerie de notre histoire est celle qui veut nous faire croire que le peuple est souverain. Mais peut-on être souverain dans un espace qui ne nous appartient pas? Les Noirs sous l’apartheid, les Palestiniens des territoires occupés ou les Tibétains ont la réponse à cette question. Cette confiscation de souveraineté explique le fonctionnement de notre soi-disant Etat.

En premier lieu, au Gabon dont le corps électoral est loin d’égaler celui d’un arrondissement de Lagos ou d’Abidjan, aucune élection n’a jamais été organisée de façon régulière. Or, le bulletin de vote est le seul instrument de souveraineté directe du peuple. Le seul. Il serait difficile de croire que, depuis 1958, aucun gouvernement n’a été capable d’effectuer l’arithmétique élémentaire des listes électorales et des décomptes des voix. Deux hypothèses peuvent l’expliquer: soit les Gabonais sont trop bêtes pour compter les moutons que nous sommes, soit les élections sont délibérément sabotées pour perpétuer l’imposture. Je pense que l’élite corrompue qui nous dirige, si elle est capable de compter des milliards de francs détournés systématiquement des comptes publics, si elle sait où les placer à l’étranger, doit être capable d’organiser les élections d’un petit peuple comme le Gabon. En présentant les apparences du fonctionnement démocratique de l’Etat de droit qu’elle clame à cor et à cri, l’élite corrompue est assez intelligente pour confisquer la souveraineté de nos suffrages qui lui ferait perdre inévitablement son pouvoir.

L’autre manifestation de ce déni de souveraineté du peuple réside dans la nature et le fonctionnement de l’Etat qui se substitue à nous pour définir, à notre place, ce que nous voulons. Pour 2010, les bluffeurs du Parlement qui prétendent nous représenter dans le contrôle du gouvernement, ont voté en notre nom et dans notre intérêt, un budget qui accorde 1,491 milliard de FCFA au seul cabinet de la présidente de la Cour Constitutionnelle (160 millions «seulement» pour les cabinets de tous les autres membres), l’autorise à continuer de loger «son» institution dans sa villa personnelle du quartier huppé de La sablière, pour un loyer de 4 millions par mois, en y ajoutant 200 millions aux frais du contribuable pour les travaux de réfection de sa maison personnelle qu’elle loue à elle-même. On comprend pourquoi la reconstruction de l’ancien siège traîne, alors qu’elle a coûté 7,7 milliards, rien qu’entre 2008 et 2011. Dans sa cohérence prédatrice, la Cour Constitutionnelle, locataire qui construit son siège, a néanmoins fait débourser à l’«Etat» 1 milliard pour l’achat d’un immeuble. Bien entendu, dans l’intérêt du peuple.

Les ignobles députés qui ne sont jamais mieux servis que par eux-mêmes, ont également autorisé l’«Etat » à dépenser 10 milliards pour la construction de l’annexe de l’Assemblée Nationale dont le président qui dispose d’un budget de 1,3 milliard pour son seul cabinet, est incapable de nous montrer la moindre trace. Peut-être ne suis-je qu’un “aigri de l’opposition” aveuglé par le réflexe de “déstabilisation de l’Etat” et la volonté de “diviser les Gabonais”. Si c’est le cas, j’invite les compatriotes sincères à me montrer ne serait-ce qu’une cabane en planches de récupération qu’on pourrait, au moins, nous présenter comme un modèle d’architecture avant-gardiste, manifestation de la politique-d’émergence-de-Son-Excellence-le-président-de-la-République-Chef-de-l’Etat et qui tiendrait lieu d’annexe de l’Assemblée Nationale.

Le président de l’Assemblée Nationale, ses députés et l’exécutif peuvent compter sur le verbiage hallucinant des différents porte-paroles des organes de l’«Etat» pour justifier ces vols qualifiés et pour nous expliquer, sur le ton docte habituel, que dans l’intérêt du peuple, les députés étaient, ès-qualité, légalement habilités à voter la loi autorisant à dépenser, pour la seule télésurveillance (les petites caméras qui permettent de voir qui entre et qui sort) de l’Assemblée nationale, 128 millions avant 2008, puis 155 millions en 2008, puis 1,55 milliard en 2009, puis 438 millions en 2010. Rien que pour des caméras. Les zélateurs du régime qui savent si bien dire des conneries dans le français le plus académique insuffleront dans la tête des Gabonais que, bien que les politiques sociales sont, aujourd’hui, démodées, le gouvernement «fait des efforts» lorsqu’il paye leurs bourses aux étudiants où lorsqu’il y a du coton dans les hôpitaux, que les bourses d’études sont une faveur et que les étudiants ayant atteint un certain âge (donc, forcément, les enfants de pauvres) n’y auront plus droit.

Alors que dans les pays modernes, on parle de grands commis (donc de serviteurs) de l’«Etat», au Gabon, c’est la clique des dirigeants corrompus et accrochés à leurs privilèges qui asservit le peuple. Ces compradores sont les souverains et nous les esclaves. Les contester, c’est donc déstabiliser l’Etat. Or, l’Histoire nous enseigne qu’un pouvoir établi trop durablement finit par se considérer, de manière inaliénable et viscérale, comme le dépositaire naturel, voire comme l’incarnation physique, tutélaire et inaliénable de l’Etat. D’où, notamment, la confusion-fusion entre le patrimoine public et le patrimoine personnel.

Cela explique pourquoi, garant de l’ordre public, donc de la sécurité des dirigeants, beaucoup n’hésitent pas à massacrer «jusqu’à la dernière goutte de sang» les «terroristes» qui tentent de «déstabiliser l’Etat» en leur demandant de quitter le pouvoir. Dès lors, cela légalise toutes les formes de répressions et de violences qui vont du contrôle des opinions et de leur expression -mission du CNC- aux agressions physiques que les trop nombreuses forces de répression et de coercition (armée nationale, Groupement d’Intervention de la Gendarmerie Nationale, Forces de Police d’Intervention, Unité Spéciale d’Intervention, B2, brigades de recherche, services de renseignements, Garde Républicaine…) exercent sur la population. Une des méthodes les plus violentes et qui est de plus en plus employée consiste à révoquer les ennemis d’Etat de leurs fonctions dans l’administration et à confisquer purement et simplement les salaires des grévistes et des récalcitrants ainsi que les pensions de retraites des pères et mères de familles qui ne sont pas de leur bord: nos prédateurs utilisent l’argent que nous avons gagné honnêtement et la retraite pour laquelle nous avons cotisé pendant des décennies pour nous tenir en otages, sous prétexte que c’est l’Etat qui nous paye et que l’Etat étant eux, ils ne nous donnent plus «leur» argent. C’est pourquoi et ce ne peut être un hasard, toute forme de contestation ou de revendication est constitutionnellement illégale.

En effet, la constitution gabonaise que nous avons le devoir de brûler, reconnaît nos libertés d’opinion et d’expression mais elle nous les confisque simultanément: ce qu’on veut nous présenter comme notre loi fondamentale met «sous réserve de…» tout ce qui concerne nos droits et libertés fondamentaux auxquels elle prend soin de ne pas donner un contour inaliénable. En somme, la Constitution nous accorde le droit de fermer nos gueules et de ne les ramener qu’avec l’accord de ceux que nous contestons. Espérer le paiement de sa bourse ou de son salaire, aspirer à plus de justice sociale, souhaiter le respect des scrutins, imaginer un avenir meilleur pour nos enfants, c’est un droit, mais l’expression de toutes ces aspirations est soumise à la réserve qu’un ministre, un premier ministre ou un président de la République décide souverainement s’il y a trouble de l’ordre public (eux) ou non.

Il faut, par conséquent, être particulièrement sot pour respecter un pouvoir inique qui vote des lois iniques sur la base d’une constitution inique. Mais chacun a le droit inaliénable d’être sot.


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