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Lettre ouverte au président de la République française février 25 2010

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Cette lettre ouverte adressée par Marc Ona et moi au président de la République française, a été déposée à l”ambassade de France au Gabon le 23 février 2010, la veille de l’arrivée de Nicolas Sarkozy au Gabon.

LETTRE OUVERTE AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Monsieur le président,
Dans la perspective de votre arrivée, le gouvernement gabonais s’applique à maquiller Libreville. Ce ravalement de façade qui est à l’image des relations entre nos pays et qui nous rappelle la tournée de Charles de Gaulle en Afrique Équatoriale Française, vient rappeler aux Gabonais qui l’avaient oublié, que l’Empire est toujours vivace.
Monsieur le président,
L’intelligence politique qui vous a porté au pouvoir est reconnue de tous. Cependant, il nous est très sincèrement difficile de comprendre que vous perpétuiez les mêmes relations France-Gabon depuis que Boüet-Willaumez s’est emparé de nos terres et de nos richesses contre bibelots, colifichets et verroteries déversées aux pieds d’un roitelet qui n’était que le chef d’un des petits villages côtiers du vaste territoire que vous nous avez ravis et qui, au demeurant, ne comprenait rien de ce qu’il signait.
Comme les premiers «explorateurs», tous les chefs d’État français ont pillé nos richesses moyennant des babioles et des amusettes solennellement livrées à nos potentats.
Vous, Monsieur Nicolas Sarkozy, en vous engageant solennellement à rompre avec la nature des relations entre la France et l’Afrique, avez démontré que vous êtes dans la plus pure tradition néocoloniale.
En effet, Charles De Gaulle n’avait-il pas proclamé l’autodétermination et l’Indépendance, tout en chargeant Jacques Foccart, Elf, les forestiers, Léon Mba et Bongo de s’appliquer à œuvrer pour le contraire de ce qu’il prônait?
Valéry Giscard d’Estaing n’a-t-il pas déclamé un «l’Afrique aux Africains», tout en pillant les colonies, en encourageant l’émergence de rois nègres, jusqu’à participer à l’intronisation de l’Empereur Bokassa pour téléporter, ensuite, son veule successeur David Dacko, sans demander l’avis des Centrafricains?
François Mitterrand, auréolé de l’image progressiste du socialiste, n’a-t-il pas évité soigneusement de concrétiser les espoirs suscités par son «discours historique» de La Baule?
Jacques Chirac n’a-t-il pas entretenu des relations personnelles avec vos vassaux, tellement dociles qu’il n’a pas hésité à injurier la conscience africaine en qualifiant Gnassingbé Eyadéma de «brave type», dans la plus pure tradition condescendante et paternaliste?
Et vous, Monsieur le Président, feriez-vous l’injure à la conscience nationale gabonaise de prétendre que les relations France-Gabon unissent le peuple gabonais et le peuple français? Si vous nous faites l’outrage de le prétendre, alors expliquez-nous ce que faisait Pascaline Bongo, directeur de cabinet de notre président, au congrès UMP qui vous a investi à la candidature à la présidence de la République ! Dites-nous combien d’autres pays «amis» ont envoyé des délégations, même officieuses, au congrès d’un parti politique français ! Couverts par vos «accords», vous n’hésiteriez pas à faire massacrer les Gabonais s’ils s’en prenaient aux Bongo dont la résidence se confond avec votre base militaire, la seule, de toute la Françafrique, pour cette raison, que vous ne fermerez jamais.
Monsieur le président de la République,
Comme vos prédécesseurs, vous continuez à maintenir à la tête de notre pays, des traitres à la Nation dont aucun Gabonais sincère ne veut plus depuis des décennies. Nous comprenons que, pour vous, les intérêts de vos amis de la bourgeoisie d’affaires français sont autrement supérieurs à la vie et au destin de tout le peuple gabonais. C’est pourquoi, dans le sillage de tous vos déplacements, vous emportez toujours la vermine avec vous, VRP d’Areva, de Bolloré, de Total et autres esclavagistes infâmes, appuyés par la gouaille de Bernard Kouchner. Entre deux de vos hyperactivités médiatiques obsessionnelles, avez-vous pris le temps de vous demander comment un Gabonais pouvait ressentir le fait de se voir donner des leçons par ce Docteur Justice qui nous a volé près de deux milliards de francs pour une expertise révolutionnaire qui, parce que nous sommes un peuple de benêts, nous a appris ce que nous ignorions : que notre système sanitaire est malade et que l’Etat doit assurer la santé à chaque Gabonais ?
Mais si les Gabonais sont malades, Monsieur le Président, si notre espérance de vie régresse (alors que la progression de celle des Français est la meilleure au monde), c’est parce que la dette que vous nous accordez généreusement pour nous «aider» à nous développer finit invariablement dans les paradis fiscaux -dont vous êtes pourtant le grand pourfendeur-, dans l’acquisition d’hôtels particuliers dans les quartiers chics de Paris et sur la Côte d’Azur, dans l’achat de voitures de prestige et de gadgets coruscants, dans les mallettes d’argent que distribue le 52, Avenue Foch, dans le financement de vos partis politiques et de vos campagnes électorales.
Vous fermez les yeux sur ces crimes économiques, car ils vous profitent. Ils ont, par exemple, permis à Areva de faire de notre pays le théâtre d’une tragédie sourde, et de nos peuples, des morts-vivants. C’est, en effet, au sacrifice de toute la ville irradiée de Mounana que vous ferez d’Areva, le numéro un mondial du nucléaire. Avec Areva, vous perpétuez l’esclavage assassin du Chemin de fer Congo-Océan.
Monsieur le président de la République,
Maître d’œuvre et imperator de la Françafrique, vous êtes à la tête d’une association de malfaiteurs. C’est pourquoi vous avez pesé de tout votre poids pour faire avorter la plainte Biens Mal Acquis destinée à restituer aux Gabonais le patrimoine public détourné par le défunt président gabonais dont vous étiez le visiteur le plus assidu de toute la classe politique française. Vous avez d’autant désamorcé cette plainte que le chef d’accusation de détournements de fonds publics s’achevait par «complicités».
Seriez-vous capable de nous dire quelle différence il y aurait entre la troupe qui massacre un village ou des manifestants dans un stade, et vous, et vos vassaux qui, en vous appropriant les moyens devant permettre à un peuple entier de naître, de vivre, de grandir, de s’éduquer, de se soigner, de travailler, d’aimer, êtes responsables de la mort d’au moins un Gabonais par jour, à l’échelle d’un mandat présidentiel renouvelable à vie ? Nos morts ne sont pas spectaculaires, certes, car elles ne sont pas couvertes par la plupart de vos médias qui, comme vous, considèrent que la famine, les guerres tribales, l’économie de la cueillette, la boulimie de jouissances sont des valeurs cardinales et naturelles du bon sauvage, ce grand enfant à qui on ne saurait confier le destin d’une nation.
En privilégiant l’intérêt des milieux affairistes par rapport à la vie et à l’avenir des Gabonais, la Françafrique est coupable de crime contre l’humanité.
En réduisant les relations France-Gabon aux relations d’affaires et de palais, vous prenez la responsabilité d’opposer deux peuples qui, sans vos forfaits, n’auraient aucune raison de se haïr.
Monsieur le président,
Le cinquantenaire que vos factotums s’apprêtent à célébrer est, pour nous, un moment de deuil.
Nous venons donc, ici, vous informer que ce jour, par cette lettre ouverte, nous signons solennellement l’acte de décès de la Françafrique au Gabon.
Il est donc superfétatoire, Monsieur le Président, de vous dire que votre ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, votre secrétaire d’Etat aux colonies, Alain Joyandet et votre ami Robert Bourgi sont désormais indésirables au Gabon et que vous n’êtes pas le bienvenu.

Grégory Ngbwa Mintsa, partie civile dans la plainte Biens Mal Acquis et Marc Ona Essangui, Prix Goldmann 2009

Ali et Amo, frères siamois du bongoïsme septembre 28 2009

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Interview publiée dans l’hebdomadaire gabonais La loupe à la fin de la campagne pour l’élection présidentielle d’août 2009. Alphonse Ongouo, le patron du journal, a pris la liberté de ne publier que la partie concernant André Mba Obame. Dans l’édition suivante, ouvertement pro-Ali, il me présentait comme quelqu’un qui “devra répondre positivement si le devoir l’appelle, (…) un cheval à ne pas négliger en fin de course“. Je ne lui en tiens pas rigueur, la démocratie étant aussi le droit fondamental de dire des conneries. Voici l’intégralité de l’interview, telle que nous l’avions adoptée.

Reconnu pour la sincérité de son engagement politique ou citoyen, Grégory Ngbwa Mintsa est également le grand polémiste de notre temps, au Gabon. Ses positions iconoclastes mais toujours muries par une analyse extrêmement profonde appuyée par les principes rigoureux qui le guident, sont souvent incomprises, tellement elles s’écartent de la pensée dominante et de la culture politique ambiante. Pourtant, les faits finissent toujours par lui donner raison. Nous l’avons rencontré pour recueillir ses vues sur la situation nationale.

Vous êtes l’activiste le plus connu du Gabon. Pourtant, on ne vous voit nulle part au cours de l’actuelle campagne. Auriez-vous renoncé à la politique?
Je ne suis pas le plus connu de ce que, avec flatterie, vous appelez «activiste». Je me suis appliqué à rester vivant et les Gabonais ont la mémoire très courte. C’est pourquoi ils ont oublié les autres. Cela dit, qu’on y renonce ou pas, que l’on milite ou pas, on ne peut pas échapper à la politique. Le fait que les Gabonais aient peur de tout et de rien a entraîné le pays à la dérive. Si quelques dizaines de compatriotes avaient pris leurs responsabilités devant l’Histoire au moment où il le fallait, le Gabon serait un pays beaucoup plus avancé. La lâcheté patriotique et citoyenne est un acte politique significatif. Renoncer à la politique, également. Lorsque la majorité est silencieuse ou qu’elle entre dans le moule, elle choisit une position politique ayant autant de conséquence que si elle s’engageait. A rebours, certes. Comme les leaders qui ont largement bénéficié des privilèges du régime et qui, au lieu d’être enfin quelqu’un en disant qu’ils ne soutiennent pas Ali ben Bongo, préfèrent enlever le corps, Ô!

Soutiendrez-vous un candidat à cette élection?
Non.

Pourquoi ?
Parce que je ne voterai pas. La démocratie, c’est la loi de la majorité. Je refuse de légitimer un président de la République qui sera élu par une infime minorité de Gabonais. Il aura la légalité sans la légitimité. Celui qui aura atteint 50%, plus une voix aura probablement fraudé. S’il est élu président avec moins de 50% des suffrages, il pourra estimer qu’il n’a pas de compte à rendre à la majorité des Gabonais et il pourra se permettre de ne satisfaire que le groupuscule qui l’a élu pour être sûr que ce petit groupe lui restera fidèle, en lui octroyant des avantages au détriment du plus grand nombre. Certes, à l’usage, il devra gérer les mécontentements, mais si c’est celui qui a voulu faire du ministère de la Défense une propriété individuelle qui est élu, ça promet de l’action.

Vous boycottez donc une élection que tout le monde s’accorde pourtant à dire qu’elle est la plus importante de l’histoire du Gabon.
La plus importante, mais aussi la plus mauvaise. L’histoire s’écrit dans la durée. C’est inutile de tenter de prévenir qui que ce soit de quoi que ce soit, car une mauvaise expérience vaut mieux qu’un bon conseil. Il faut laisser les Gabonais s’empêtrer eux-mêmes dans leurs propres erreurs. Il arrivera un moment, surement lointain, où ils vont trouver l’équilibre et le consensus réel qui répondent véritablement à l’édification d’une nation plus viable pour tous, lorsque le fantasme des Fang qui mangent les hommes aura disparu, lorsque des sommités Punu réaliseront le danger d’ethniciser la vie politique, lorsque les Altogovéens auront cessé de se marginaliser eux-mêmes en cessant d’empêcher des leaders non pédégistes de rencontrer nos compatriotes dans cette province qui n’est ni plus, ni moins gabonaise que les autres, lorsque les Fang cesseront d’appliquer le bia-bia (nous-mêmes-nous-mêmes) au point de soutenir des crapules.

En attendant, en matière d’élection, il n’y a rien de nouveau: on nous fait toujours croire que les Gabonais sont si bêtes qu’ils ne savent pas compter car, en 19 ans, ils sont incapables de confectionner une liste électorale pour une population équivalant à un arrondissement d’Abidjan ou à un quartier de Lagos; un délai trop court pour inscrire de nouveaux électeurs, des centres d’inscriptions clandestins, des médias privés propagandistes, des médias publics confisqués par le PDG, un candidat qui a commencé la campagne pendant que les Gabonais pleuraient encore son père et qui s’est accroché à un ministère aussi peu rassurant que celui de la Défense, une coalition pour une candidature anti-fang qui a failli entraîner un consensus national sur la nature résolument ethnique de cette élection, une présidente de la République prise en otage par le PDG, un candidat qui loue tous les lieux de réunion jusqu’au jour du vote pour empêcher ses adversaires d’en disposer, la majorité des candidats qui revendique l’héritage de Bongo en se posant comme les candidats de la continuité, alors qu’en coulisse, de son vivant, ils affirmaient que «tant que Bongo est là, on ne peut rien faire», un électorat qui se positionne sur des considérations émotionnelles et non rationnelles, des candidats qui prennent les Gabonais pour des mots de trois lettres et qui sont applaudis parce qu’ils payent pour.

A qui faites-vous allusion ?
Très précisément à Ali Bongo et André Mba Obame. Ali Bongo a prétendu, sur RFI, qu’il n’a rien pu entreprendre pour le développement de son pays parce que, «en Afrique, quand le père est là, l’enfant ne peut pas se mettre devant». Outre qu’il exprime là une conception villageoise de l’Etat, il veut nous faire comprendre que son père ne voulait rien faire pour le pays, mais qu’il était obligé de se taire, sous-entendu, «sinon papa m’aurait fessé». Pourtant, tout le monde sait comment il agissait très souvent au désespoir de son père. Aujourd’hui, Il se présente comme le seul héritier d’Omar Bongo: héritier politique de Tara, héritier du parti de Tara, héritier de la présidence à vie de Tara, héritier du Gabon que lui a laissé Tara. Si, déjà, au mépris des protestations les plus vives, finalement entendues par la présidente de la République, il s’était accroché à un simple ministère, il n’y a aucune chance, s’il l’occupe un jour, qu’il cède le fauteuil présidentiel qui lui revient de plein droit, par héritage patrimonial de Tara. Ha! J’oubliais. Il hérite également de la plainte Bien Mal Acquis.

Et que reprochez-vous à Mba Obame ?
On ne peut pas vraiment parler de reproche, car il relève de la psychiatrie. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je ne riposte pas contre tout le mal qu’il a fait. Pourquoi je dis qu’il relève de la psychiatrie? Je le répète, les Gabonais ont vraiment la mémoire courte. Dans sa tournée électorale, il proclame partout qu’il respecte la loi, alors que lui et son frère ont commencé la campagne électorale avant la date réglementaire. Il est acclamé lorsqu’il tient un discours droits de l’hommiste («vous devez défendre vos droits et n’acceptez pas que qui que ce soit vous en empêche. Vous avez le droit de demander des comptes aux dirigeants de ce pays»), alors que c’est le même Mba Obame qui, sous prétexte que nous détenions une simple lettre ouverte au PR, a mis en prison cinq Gabonais, dont moi, parce que nous demandions des comptes à nos dirigeants. Il a fait suspendre les salaires de l’adjudant Jean-Bernard Poaty et le mien, dès notre sortie de prison. L’adjudant Poaty, parfaitement inconnu des autres accusés, est père de douze enfants et grand-père de deux petits-enfants. Il est affecté à Port-Gentil où il n’a pas de parents. Je ne sais pas comment il fait pour survivre avec un salaire suspendu arbitrairement depuis maintenant huit mois.

Notons que les preuves accablantes qu’il affirmait détenir contre nous sont toujours classées secret d’Etat, alors qu’il n’est plus en fonction. Quel est ce secret d’Etat dont ne disposent ni son successeur, ni les services de renseignements, ni le ministère de la Justice, ni le président de la République, ni la Cour de Sûreté de l’Etat? Mba Obame a fait mettre en prison des pères de familles gabonais avec un chef d’accusation secret. Il est tellement secret que la justice, à ce jour, ne sait pas comment traiter ce dossier vide, mais qui est toujours pendant. Nous n’avons été libérés que sur ordre du président de la République. Sinon, nous serions encore à «Sans-famille», la prison centrale de Libreville, pour des raisons secrètes que le seul Mba Obame connaît. Le grand défenseur des libertés d’aujourd’hui aura marqué son passage au gouvernement comme celui qui aura instauré l’Etat le plus policier de l’Histoire de notre pays.

Mba Obame dit avec conviction le contraire de ce qu’il a fait avec détermination pendant 25 ans

L’autre exemple extraordinaire de schizophrénie se manifeste lorsqu’AMO se présente dans l’Ogooué-Ivindo, comme le seul défenseur des intérêts locaux dans le projet Bélinga. «Ceux qui ont signé cet accord ont menti au président Bongo !», clame-t-il. Or, si Marc Ona Essangui a reçu le Prix Goldmann 2009, décerné aux plus grands défenseurs de l’environnement, c’est justement pour avoir combattu les scandaleux Accords de Bélinga, malgré les répressions multiples. Qui était son principal adversaire? Qui a gelé ses comptes bancaires? Qui l’a interdit de sortie du territoire? Qui l’a fait mettre en prison après un séjour dans les cachots de la PJ? Qui a organisé des marches en faveur du projet Bélinga, en dénonçant des ONG soit disant manipulées par la France jalouse de la Chine? C’est le même qui a attendu la mort de Bongo dont il se vante d’avoir été un proche collaborateur pendant 25 ans, et qui découvre, seulement aujourd’hui, comme son frère Ali, qu’«il y a assez de richesses pour tous dans ce pays».

André Mba Obame, aujourd’hui, dit avec conviction le contraire de ce qu’il a fait avec détermination pendant 25 ans.

Enfin, il dispute à Ali Ben la filiation d’Omar. Si j’étais son père, je ne serais pas très fier de ce fils qui veut à tout prix être le fils de quelqu’un d’autre. Lui et son frère Ali se sont lancés dans une compétition extrêmement coûteuse avec de l’argent dont ils ne pourraient pas justifier l’origine. Sur ce point, ils sont tous deux les dignes héritiers de leur père: pour le pouvoir, ils prennent l’argent public pour que les Gabonais, frappés par la misère, puissent être corrompus avec des miettes de ce qui leur revient de droit.

Cela dit, je lui reconnais un talent indéniable en matière de propagande. Son art du populisme et son talent démagogique sont un cas d’école.

Vous êtes le seul Gabonais qui critique encore Omar Bongo. Le seul qui ne respecte pas sa mémoire. Pourquoi ?
Qu’est-ce que la «mémoire» vient faire dans le débat politique? Si notre pays n’avance pas, c’est parce que notre peuple a été formaté pour fonctionner sur l’émotionnel, et non sur le rationnel. Le débat d’aujourd’hui n’est pas la canonisation de Bongo, contrairement à ce que font tous les politiciens. Parce qu’il est décédé, tout le monde, y compris les “leaders charismatiques” de l’opposition, lui rend hommage. On peut respecter les morts, tel que les sacralise notre tradition. Cela ne nous oblige pas à dresser un bilan du personnage de manière émotionnelle. J’ai été très choqué par son décès, car au cours du seul entretien que nous avons eu, qui s’est déroulé en novembre dernier, il a reconnu que son entourage était complètement pourri et il s’est engagé à faire le ménage autour de lui dans un délai assez bref. Et pourquoi serais-je plus affecté que son propre fils qui a commencé sa campagne pendant la trêve politique générale, au moment du deuil? Personnellement, je n’oserais jamais retirer les effigies de mon père où que ce soit, même dix ans après sa mort, pour placer les miennes. On ne peut pas me demander d’être plus en deuil qu’Ali.

Le fait est que le pays traverse une crise sociale inouïe. Nos institutions existent, mais elles ne jouent pas leur rôle. Celles qui devraient être des contre-pouvoirs ont été tributaires d’un seul homme pendant plus de quarante ans. D’où les dérives et les régressions de toutes sortes. Le Gabonais doit procéder à de nouveaux choix. Or, il n’a pas appris à penser autrement qu’à la gabonaise, en alignant des antiennes ayant pour seule ponctuation des litanies à la «comme-l’a-si-bien-dit-Son-Excellence-El Hadj –Omar-Bongo-Ondimba-président-de-la-République-chef-de-l’Etat-président-fondateur-du-parti-démocratique-gabonais, etc.». Les candidats se réclament tous de Bongo ou, au mieux font systématiquement référence à lui. Ils vont même jusqu’à promettre la continuité, alors qu’à l’évidence, il faut que tout change. Mais, à l’évidence, ils veulent perpétuer un pouvoir qui n’a enrichi qu’une minorité, en cloisonnant les ethnies et les provinces par la géopolitique qui, sous-prétexte d’équilibre ethnique et d’unité nationale, a fait du Gabon une bombe à retardement.

Ces propos et votre abstention électorale vous situent à la frontière de l’anarchisme et du nihilisme.
Vous trouvez? Vous me flattez, merci.

En tout cas, vous semblez détester particulièrement Ali et AMO…
Vous voyez? Vous nous ramenez encore dans l’émotionnel. Je ne nie pas que je me situe avant tout dans l’humain. Mais l’émotionnel pollue notre analyse et notre vision. Il ne s’agit pas d’aimer ou de ne pas aimer. Il s’agit de voir quelles seraient les conséquences sur notre présent et l’avenir de nos enfants si certains candidats prenaient le pouvoir. Et, objectivement, Ali et AMO sont les candidats les plus dangereux. C’est tout.

Vous ne dites pas en quoi ils sont dangereux.
AMO est dangereux parce qu’il est un manipulateur extrêmement doué. Voyez comme la seule mort d’Omar lui a fait tenir un discours diamétralement opposé à sa pratique coutumière. Il organise un forum citoyen alors qu’il a ardemment combattu et gravement réprimé la société civile lorsqu’il était ministre de l’Intérieur. Il a même poussé sa pathologie jusqu’à envoyer un émissaire chez Marc Ona pour que ce dernier lui donne des idées pour son projet de société. Lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, il mettait les acteurs de la société civile en prison, sous prétexte qu’ils portaient «plusieurs casquettes en s’immisçant dans la vie politique». Maintenant qu’il n’est plus ministre et qu’il veut être président, il demande à la société civile de l’aider… politiquement!

Le seul credo politique d’Ali a toujours été d’être le fils de.

Quant à Ali, il est dangereux, parce qu’il n’a aucune vision politique. Personne, avant sa candidature, ne pouvait le définir autrement que comme le fils de. Il n’y a qu’à entendre les platitudes qu’il égrène dans ses rassemblements dispendieux: «victoire cash !» (Champ lexical de l’argent) ; «on est ensembles!» (langage des faroteurs). Ali, c’est l’enfant gâté qui, lorsqu’il veut quelque chose, est capable de taper ceux qui l’empêchent de l’avoir. Malgré la quasi-unanimité qu’il a contre lui, il semble dire «le Palais de marbre, c’est mon jouet! Voilà! Si tu prends mon jouet, je vais le dire à mon père!»

Enfin, Ali est particulièrement bête. Comment peut-on donner le pouvoir à quelqu’un qui se fait manipuler aussi ouvertement par son frère AMO depuis toujours? AMO l’a convaincu de l’aider à m’empêcher de négocier le retrait de ma plainte sous la condition que son père restitue l’argent détourné, notamment par Edith Lucie, au profit de Sassou Nguesso, alors que j’étais la seule chance pour que la famille, après avoir restitué une partie des Biens Mal Acquis, ne soit plus poursuivie en justice. Résultat: j’ai été débouté, mais Ali, Pascaline, leurs enfants, leurs tantes, leurs oncles et certains de leurs beaux-parents sont toujours dans la plainte qui suit son cours. Une aubaine pour qu’AMO les élimine, à terme.

Selon vous, quelles devront être les priorités du futur président?
Refonte de la Constitution, refonte de la loi électorale et bonne gouvernance. A partir de là, tous les problèmes seront réglés. Tous les candidats parlent d’améliorer les conditions de vie, de bitumer les routes, d’améliorer les systèmes éducatif et sanitaire. Tout le monde dit la même chose. Lorsque j’ai élaboré «Les 33 propositions du Pr. Kombila», le programme de société du RNB à l’élection de 1998, j’avais associé des experts pour fixer des objectifs précis et chiffrés: combien d’écoles avons-nous? Combien en faut-il? Nous en construirons tant par année. De combien de lits d’hôpital et de médecins par habitant disposons-nous? Combien en manque-t-il? Nous en ajouterons tant par année. Pourquoi nos institutions ne fonctionnent-elles pas? Voilà comment nous allons moderniser l’Etat. Ce projet de société a d’ailleurs allègrement été pompé, souvent à la virgule près, par Mba Obame, alors directeur de la communication dans la campagne de Bongo.

La plupart des candidats veulent restaurer l’autorité de l’Etat.
Moi, je ne voterai que pour un Etat qui restaurera la souveraineté du peuple.

La bonne gouvernance n’est possible que lorsque les pouvoirs et les contre-pouvoirs jouent leurs rôles. Les contre-pouvoirs (législatif, judiciaire, médias, société civile, partis politiques, élection transparente, opinion publique) ont pour rôle d’empêcher l’exécutif de faire n’importe quoi selon son bon vouloir et de défendre l’intérêt du public le plus large. La prochaine Constitution devra consacrer l’indépendance de tous les contre-pouvoirs et en assurer le mécanisme. Par exemple, il faudra revoir la loi sur la presse. Partant du fait qu’un peuple mal informé ne peut pas opérer de bons choix, si j’étais président de la République, je supprimerais la dimension exclusivement répressive du Code de la communication pour consacrer prioritairement la liberté d’expression. Dans cette perspective, la Constitution devra indiquer clairement qu’aucune mesure ne doit entraver ni le droit, ni la liberté d’informer, sachant que les cas de diffamation ou d’injures sont déjà prévus par le code pénal pour protéger également les victimes d’abus. Toutes les lois seront revues pour qu’elles soient des lois qui protègent les citoyens et non les pouvoirs. Alors que la plupart des candidats s’accordent sur la nécessité de restaurer l’autorité de l’Etat, moi je conçois un Etat qui restaure la souveraineté du peuple. C’est du respect de la volonté du peuple que l’Etat peut tirer son autorité. Les répressions et les tortures de toutes sortes ne sont pas des instruments de l’autorité, mais de la terreur.

La fraude électorale et le détournement de fonds publics sont des crimes contre l’humanité

Pour terminer, le vote, qui est le seul instrument, l’unique matérialité de la souveraineté du peuple, doit être réhabilité et rendu à sa dimension réelle. Une élection doit être un moment épique. Non pas pour le gâchis d’argent qui est devenu rituel à cette occasion dans notre pays riche peuplé de pauvres, mais parce qu’elle constitue, en principe, un moment décisif du quotidien et de l’avenir que se choisit tout un peuple. L’urne étant le seul instrument de souveraineté du peuple, refuser délibérément d’organiser des élections qui respectent la volonté de la majorité est un crime grave! Frauder à une élection est un acte irrespectueux, une injure à la dignité des Gabonais. On pourrait même considérer la fraude électorale comme un crime contre l’humanité, dans la mesure où sont dévoyés le destin et la vie que des centaines de milliers de personnes se sont choisis pour eux et les générations futures.

Je n’arrive pas non plus à comprendre pourquoi la mauvaise gouvernance n’est pas considérée comme un crime contre l’humanité. Quelle différence y a-t-il entre quelqu’un qui envoie des militaires massacrer un village entier et celui qui, en s’appropriant leurs moyens de naître, de grandir, de s’éduquer, de s’informer, de travailler, de se soigner, tue, chaque jour, quelques êtres humains pendant des dizaines d’années?

Les Fang mangent les hommes juillet 20 2009

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A l’annonce du décès d’Omar Bongo, tous les leaders politiques bilop se sont retrouvés pour mettre en application le TSF. Le TSF, c’est «tout sauf un Fang»: il s’agit, par tous les moyens, d’empêcher quelque Pahouin que ce soit d’accéder au pouvoir ou d’avoir quelque influence que ce soit au Gabon. Une mobilisation, contre les Fang, de tous les Bilop, de Mamboundou à Sarkozy, en passant par Benoît XVI, est, en effet, vitale pour la sécurité nationale et la prospérité des vrais Gabonais, voire pour la paix dans le monde.

En effet, ce n’est un secret pour personne, si les Pahouin prennent le pouvoir, ils vont tuer tous les Bilop pour les manger. Car, c’est bien connu, les Fang sont sauvages et tous les Gabonais ont grandi avec l’adage «les Fang mangent les hommes». Le Révérend Père Trilles[1], dont nul ne pourrait contester la bonne foi, puisqu’il est prêtre et donc inspiré de Dieu, ne les décrivait-il pas, à l’époque coloniale, comme des indigènes qui «ne se contentent pas de manger leurs prisonniers de guerre, mais “élèvent” couramment la viande humaine comme nos éleveurs normands leur plantureux bétail, abattant ensuite pour les vendre sur le marché, morceaux par morceaux, jeunes hommes ou jeunes filles, suffisamment engraissés à point!»

L’heure est grave, donc. Il est impératif que le front uni bilop, des vrais Gabonais aux Belges, en passant par les Américains, les Chinois, sans oublier les catholiques, observe la plus grande vigilance, car, poursuit le R.P. Trilles, «on conçoit dès lors l’intérêt profond qui s’attache pour nous à cette race, et l’attention avec laquelle elle doit être surveillée. Le jour où parmi eux se lèvera un chef entreprenant et intelligent, un Samory ou un sultan Rabah quelconque, qui saura grouper autour de lui le faisceau épars de leurs tribus sans cesse en guerre les unes avec les autres, et rallier toutes ces convoitises diverses, le sort de la colonie sera entre ses mains: pour ces populations valeureuses habituées au maniement de nos armes, ayant un mépris absolu de la mort qu’ils envisagent sans aucune frayeur, il ne sera qu’un jeu, dans le moment de première surprise, de jeter les Blancs à la mer (…) toute expédition sérieuse aura les plus grandes chances d’échouer complètement. Avec l’esprit qui règne actuellement chez les Fang, la civilisation qui les pénètre en leur inspirant sans cesse de nouveaux besoins qu’ils ne peuvent satisfaire, le Péril noir n’est peut-être pas aussi éloigné qu’on le suppose».

Qui plus est, dans leur obsession hégémonique, ceux que Raponda Walker appelle judicieusement «les hordes envahissantes des Fang»[2] ont fini par se jeter eux-mêmes à la mer. Lorsqu’ils ont voulu regagner leurs villages de la province de l’Estuaire, ils n’avaient plus de place, car ils se sont retrouvés eux-mêmes… envahis. Tellement occupés à guerroyer entre eux, ils ne se sont même pas rendus compte à quel point ils ont été bien eus dans la géniale géopolitique à la gabonaise (répartition ethnique de postes politiques non stratégiques): en douce, les vrais Gabonais sont arrivés à leur faire avaler que les Fang ont un premier ministre, alors que ce dernier est Mekê. S’ils avaient été intelligents, ils auraient fait valoir que les Mérié –et pas seulement les Punu- ont un vice-président. En effet, alors qu’il n’y a pas plus de différence entre un Punu, un Lumbu, un Vungu, un Gisir (Eshira) ou autre Apindzi, tous des Mérié, qu’entre un Mekê, un Ntumu, un Okak, ou autre Mvê, tous des Fang, les Pahouin ne se sont même pas rendu compte que, tout en répandant le mythe selon lequel «les Fang sont solidaires», le Gabon réel a saucissonné ses groupes ethno-linguistiques en entités différentes, pour avoir une plus grande représentation géopolitique, plus de postes dans la haute administration et plus de lauréats triés sur le volet ethnique dans les concours nationaux, afin de laisser les Pahouin à la marge.

Pour revenir à notre parent Trilles, Officier d’Académie de la Congrégation du Saint-Esprit, il faudrait être de mauvaise foi pour penser que ses écrits sont exagérés, car les exemples ne manquent pas: en effet, pour satisfaire de nouveaux besoins, des Mba Obame ou Mba Abessole ne se sont-ils pas appliqués à martyriser leurs propres frères Fang, contribuant à maintenir «leurs tribus sans cesse en guerre les unes avec les autres»? La recherche effrénée de «convoitises diverses» n’a-t-elle pas fait du Fang d’aujourd’hui le plus cupide et le plus corrompu de toute la communauté étrangère, reléguant le fameux «les Fang sont solidaires» au rang de mythe? Au point que, l’atavisme cannibale revenant toujours au galop, il a suffi de leur distribuer quelques kilos de croupions de dinde pour que les Woleu-ntemois donnent à Omar Bongo les meilleurs scores à ses élections ou, lors de la scission du RNB, que des traitres à la nation fang aient choisi le camp du bilop Kombila contre leur propre parent Mba Abessole. Imposteur, certes, mais parent avant tout. Trilles a raison, ces s’en-fout-la-mort n’ont même pas l’instinct de conservation propre à tout organisme vivant.

En effet, qui d’autre qu’un Fang, aurait pu, comme l’a fait Marc Ona Essangui, être assez fou suicidaire pour, de son fauteuil roulant, braver l’Etat gabonais et l’Empire chinois pour recadrer le projet Bélinga qui avait déjà rapporté des milliards de francs de pots de vin à quelques vrais Gabonais? Qui d’autre qu’un Fang aurait pu, «sans aucune frayeur» de la mort, se porter partie civile contre les Biens Mal Acquis de trois chefs d’Etats africains et leur complice françafricains, sans même s’exiler? Cette procédure ne devait-elle pas aboutir criminellement à «jeter les Blancs à la mer»? Un Fang au pouvoir remettrait irrémédiablement en cause les liens historiques indéfectibles qui nous unissent à la France, la Mère-patrie qui nous a apporté la civilisation. En effet, sans les Français, nous n’aurions pas eu la Bugatti d’Edith Lucie Bongo-Sassou, voiture qui coûte 700 millions de FCFA. Sans les Français, aucun Gabonais n’aurait pu, comme l’a fait Ali Bongo, acheter une villa de 12 milliards à Hollywood. Sans les parents français, les centaines de milliards de FCFA en biens immobiliers et en avoirs bancaires, patiemment accumulés pendant plus de quarante ans, auraient été rapatriés et une partie, même infime, aurait été redistribuée aux anthropophages. Il n’aurait plus manqué que ça. Heureusement, les Bilop de l’Elysée, d’après l’avocat Me Bourgi, ont fait le bon choix du futur président, puisqu’il correspond, point par point, à celui de la majorité des militants du PDG qui ont choisi démocratiquement Ali Bongo, l’héritier naturel. Les dangereux Fang, obsédés par le besoin de déstabiliser l’Etat et de vendre les Bilop en pièces détachées au marché d’Akok kam, ont lancé une campagne pour dénoncer une succession dynastique. Mais où est le problème? C’est la coutume: Henri IV n’a-t-il pas succédé à Henri III, lui-même successeur d’Henri II? Et notre bon roi bilop n’a-t-il pas, en 42 ans de règne, perpétué scrupuleusement la tradition en appliquant ce qu’un jour, il a confessé publiquement: «je préfère un bûcheron batéké à un pédégiste fang»? Avec Bongo II, nous avons la garantie que la tradition sera respectée. Reste à la communauté  de vrais patriotes de l’aider à en finir avec les faux-semblants et à inscrire dans la Constitution les conditions de gabonité qu’aucun  Pahouin ne remplira jamais pour, enfin, importer le modèle rwandais.


[1] R.P. Trilles, Chez les Fang, ou quinze années de séjour au Congo français, Société Saint Augustin, Desclées, De Brouwer & Cie.[2] André Raponda Walker, Notes d’histoire du Gabon, Libreville, 1996, Editions Raponda Walker.

Bongo, l’argent et moi juin 16 2009

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Les invités de Mediapart  -  16 Juin 2009

Intellectuel, journaliste et figure de la société civile gabonaise opposée au régime d’Omar Bongo, mort le 8 juin, Grégory Ngbwa Mintsa livre son analyse sur la situation du Gabon à l’heure des batailles de succession. Grégory Ngbwa Mintsa est notamment l’un des artisans d’une plainte pour “détournement de fonds publics” dans l’affaire dite des “biens mal acquis” qui vise les avoirs colossaux en France de plusieurs chefs d’Etat africains et de leur entourage, dont celui d’Omar Bongo. Sa constitution de partie civile dans le dossier, en tant que contribuable gabonais, a récemment été jugée irrecevable par la justice française.

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Lorsqu’Albert-Bernard Bongo a été coopté pour être le plus jeune président du monde, en 1967, j’avais 10 ans et ma grand-mère vivait encore. Omar Bongo Ondimba, devenu le plus ancien de tous les chefs d’Etats du monde, décède alors que son mandat devait expirer l’année de ma retraite et que mes petits-enfants vont déjà à l’école. Je ne me joindrai donc pas aux politiciens et aux médias amnésiques qui respectent le rituel de la canonisation post-mortem. Je me garde tout autant de tirer sur le corbillard. Mais l’apparente sérénité qui semble régner dans le pays cache une situation extrêmement préoccupante qui rend vaine toute tentative de prévoir ce qui va se passer au Gabon dans les jours et les mois qui viennent.

Omar Bongo, en près de quarante-deux ans de pouvoir, a assuré la paix et fait du Gabon un exemple de stabilité dans le macrocosme complexe et tendu de la Françafrique dont il a été le pilier, sinon le dernier soubassement. Certes. Mais à quel prix?

Depuis son accession au pouvoir en 1967, le mandat perpétuel d’Omar Bongo a reposé sur un seul et unique fondement: l’argent.

Si, en 49 ans d’indépendance dont 42 ans au pouvoir, il n’a laissé que 900 kilomètres de routes bitumées dont les principales ont été entièrement financées par l’Union Européenne; si notre pays tropical est très loin d’assurer son autosuffisance alimentaire, alors que la végétation est si incontrôlable et si envahissante que l’herbe profite de la moindre faille dans le bitume ou sur une dalle de béton armé pour pousser; si notre plateau sanitaire est tel que tomber malade relève du luxe, si le système éducatif est un peu plus régressif chaque année; si le Gabon est un des pays les plus chers du monde, c’est parce que nos ressources, que l’on peut qualifier d’immenses au regard de notre petit million et demi d’habitants, n’ont servi qu’à une cause: la pérennisation d’un pouvoir.

Celle-ci s’est faite par le clientélisme, l’achat des consciences, le financement de réseaux d’affaires, l’achat d’articles hagiographiques dans la presse (vous verrez bientôt quelques prestigieux journaux négropolitains mettre la clé sous la porte), le financement de partis politiques et de candidats à des élections français, l’achat du respect des chefs d’Etats africains (les exceptions sont rares), la médiation des conflits (montée en briques craquantes et jamais trébuchantes, couverte en tuiles ou en ardoises allégeantes), l’interminable dot que, souvent à son insu, il n’a cessé de payer à son beau-père Denis Sassou Nguesso, via la voracité macroCFAge de l’inexpliquablement regrettée Edith Sassou Nguesso.

La dernière Première Dame du Gabon roulait en Maybach et en Bugatti de 1,1 million d’euros pour avoir accumulé une fortune colossale au compte et au nom d’Omar Bongo, son mari, et au bénéfice de Sassou Nguesso, son père. C’est le cas du fameux immeuble du 4, rue de la Baume, à Paris, vendu plus de 18 millions d’euros au couple Bongo par une société immobilière appartenant aux Sassou Nguesso et aux enfants mineurs de Bongo et Edith, à l’insu de Bongo qui n’était même pas au courant que la maison dont il ignorait qu’il était le propriétaire, a été, par acte notarié, donnée gracieusement à… Sassou Nguesso (La Lettre du continent du 12 février et Bakchich.info du 12 mai 2009).

Pendant ce temps, des enfants continuent de mourir chaque jour au Gabon, car leurs parents n’ont pas pu rassembler les 3 euros qui auraient permis de les sauver du paludisme.

Pendant ce temps, les seules mesures d’urgence qui ont répondu aux (pacifiques) émeutiers de la faim ont été la matraque et le gaz lacrymogène.

Pendant ce temps, alors que les autres pays se battent pour dominer le monde ou pour survivre, le Gabon va de régression en régression. C’est pour toutes ces raisons et bien d’autres que j’ai pris la responsabilité de me porter partie civile. En prenant cette décision, je m’inscrivais dans la droite ligne de Transparence dont le seul objectif est la restitution des Bien Mal Acquis (BMA). Mais, contrairement à la décision de la Doyenne des Juges d’instructions qui, certes était purement juridique, mon intérêt à agir, en tant que citoyen, était des plus fondés.

Il s’agissait d’amener M. Bongo, de son plein gré, à procéder à la restitution des BMA à laquelle il ne semblait pas défavorable, a priori (lors du seul entretien que j’ai eu avec lui, il a sévèrement reproché au ministre de l’Intérieur de me faire pression pour que je retire ma plainte, en concluant «je ne reconnais que deux biens immobiliers et deux comptes bancaires. Que la justice fasse son travail. Et chacun rendra des comptes.»

Cela a eu pour effet d’encourager les faucons et les vautours de son entourage de s’échiner à m’empêcher de créer un précédent qui aurait fini par s’étendre à eux. Dans ses deux derniers discours de nouvel an, le président de la République s’en était pris violemment à son entourage et à son gouvernement qui ne font rien pour le pays et ne pensent qu’à s’enrichir. Il semble que c’est à la fin de son règne qu’Omar Bongo a voulu se ressaisir et s’amender. Mais il était trop tard. Il était un Frankenstein qui avait créé un monstre qu’il ne maîtrisait plus. Mais il l’avait créé.

Mon intérêt à agir était patriotique et citoyen: il était impératif que nos centaines de milliards de Francs détournés soient rapatriés et servent au mieux-vivre des Gabonais et de leurs enfants. J’étais révolté par les pays riches qui accueillent et gèlent l’argent du développement des pays pauvres et posent hypocritement le problème de l’immigration.

C’est ainsi que j’ai fini par percevoir La rupture avec la Françafrique comme l’immigration choisie des fonds détournés et la restitution des indésirables réfugiés économiques. La restitution des BMA avant que la plainte prospère était donc une nécessité impérieuse, car il faut le rappeler, les procédures de restitution peuvent être très longues. Celle des avoirs Marcos a duré 17 ans. Les 6 milliards de dollars de Mobutu mort en 1997, en laissant au Zaïre une dette extérieure de 13 milliards de dollars ne sont pas restitués. Et, pire, la France qui est le premier pays du G8 à avoir signé la Convention de Mérida, est le seul qui n’a procédé à aucune restitution.

Je ne pense pas que la légalité constitutionnelle, à elle seule, pourra répondre à toutes ces problématiques. Les politiciens et les médias, boulimiques de factuel, s’arrêtent trop sur le formalisme qui prend vite le pas sur le fond. La légalité constitutionnelle, à elle seule, ne garantit pas la tenue des élections dans les 30 à 45 jours suivant l’investiture du président par intérim. Surtout lorsqu’un deuil de 30 jours a été décrété. La seule légalité constitutionnelle ne va pas insuffler aux Gabonais le respect du scrutin dans un pays qui n’a jamais organisé une seule élection transparente et où la fraude est tellement devenue la norme que tous les votes de ces dix dernières années se sont soldés par des taux d’abstention atteignant 85% dans certaines circonscriptions. Au point que les élus, pour se donner une légitimité, ont du réviser le code électoral pour adopter le scrutin à un tour, à la majorité relative!

Ainsi, notre Assemblée nationale regorge de «représentants du peuple» crédités frauduleusement de moins de 15% des moins de 30% de suffrages exprimés.

La légalité constitutionnelle, à elle seule, ne pourra pas effacer les 40 ans de représentation ethno-régionaliste et clientéliste au gouvernement qui ont abouti à un repli ethnique institutionnalisé de fait par une compétition effrénée pour occuper tel ou tel strapontin et jouir des prébendes les plus ostentatoires. Elle ne pourra pas obérer une grave revendication déjà exprimée ouvertement en présence même du dénominateur commun, à maintes reprises: l’alternance ethnique aux postes-clés.

Elle ne pourra pas convaincre les oligarques et la famille présidentielle que quelque chose a changé et qu’il est temps qu’ils commencent à respecter la plèbe qui aspire à un changement radical, à la fois des choix et des personnalités politiques. Or, aujourd’hui, à peine dans l’ombre, se joue une tragédie bantu dans laquelle les diadoques et les choreutes veulent chausser les cothurnes du satrape françafricain.

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Des centaines de milliers de Gabonais investissent le palais présidentiel pour rendre un dernier hommage à Omar Bongo.

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Enfin, ce qui est peut-être le plus compliqué et qui défie tout pronostic sur l’avenir immédiat du pays, la seule légalité constitutionnelle ne va pas, du jour au lendemain, donner de nouveaux repères aux Gabonais orphelins de leur dénominateur commun, de leur seul crédo, du seul principe politique qu’ils aient connu et qui s’est éteint le 8 juin.

Descartes légalise Bruno Ben Moubamba avril 12 2009

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Bruno Ben Moubamaba

«Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée». Je me suis toujours dit que Descartes, ayant fait abstraction de tout l’obscurantisme en vigueur autour de son poêle, a du disjoncter ferme en écrivant cela. En plus, il réfugiait son dégammage sous le prétexte de rechercher la Vérité. Lorsque j’ai lu Le discours pour la première fois, je me suis dit que, décidément, les Blancs sont fous. Mais, en observant l’actualité gabonaise récente, je me rends compte que, finalement, Descartes n’était pas aussi allumé qu’il y paraissait.

Peu avant le deuil national, la RTG, chaîne publique de propagande radio et télé, est entrée en grève. C’est plutôt surprenant, lorsqu’on sait avec quelle autocensure zélée les journalistes et les animateurs de la RTG1 anamorphosent le paysage audiovisuel gabonais avec un palimpseste quadragénaire de paradigmes bongolâtres. Mais la surprise n’est pas là. Comme le veut la loi, les grévistes ont prévu un service minimum. Le plus pétrifiant est cette voix atterrée et consternante qui annonçait, toutes les demi-heures: «notre service minimum sera un flash d’informations de cinq à quinze minutes qui couvrira uniquement les activités du président de la République, celles du premier ministre et celles des deux chambres du Parlement.» Contre qui, alors, s’appliquent ces sévices minimums? Tous les décideurs qui la prolétarisent et la tiennent en laisse étant couverts, le bon sens est obligé de conclure que la RTG s’est mise en grève pour faire pression et protester contre… les auditeurs et les téléspectateurs.

Depuis l’année dernière, les tensions sociales fusent de toutes parts: Education nationale, Fonction publique, Santé publique, Sécurité sociale, universités (UOB et USTM), militaires retraités, médias publics… Si le gouvernement tenait véritablement à la paix sociale et au bien-vivre des Gabonais, le bon sens voudrait qu’il apporte les bonnes réponses aux problèmes des compatriotes. En 2003, l’élite, jamais avare de son génie, a appliqué une idée d’une logique effarante, qui fait encore rire le reste du monde: la trêve sociale. Pour la première fois, dans l’histoire de l’Humanité, dans «un sursaut patriotique» et sous prétexte de mauvaise conjoncture économique, toutes les associations et tous les syndicats se sont engagés à cesser, pendant trois ans, de défendre les intérêts de ceux qui, justement, cotisent pour. Ça peut paraître désopilant, à première oreille, mais ce n’est que bon sens: le meilleur moyen d’en finir avec les revendications sociales est de demander aux revendicateurs de ne plus rien revendiquer. Sauf qu’au terme des trois ans, les problèmes mis en hibernation se sont réveillés pour faire des petits. Les politologues pourraient appeler ça le printemps de Libreville.

Toutefois, cette recette a fait ses preuves. La trêve sociale fait désormais partie de la culture des Gabonais, notre bon peuple qui, c’est bien connu, champion du monde du «respect de l’autorité de l’Etat», est «épris de paix». La semaine dernière, à partir de cabinets ministériels ou autres, on a remis ça: «les revendications sont légitimes, mais, compte tenu du contexte, à savoir la crise financière mondiale et le deuil qui frappe la nation tout entière, il est nécessaire de faire un effort à l’endroit du chef de l’Etat, en observant une période d’accalmie de trente mois». L’intelligent est que cette initiative associe, à la majorité, des syndicats qui ne sont pas en grève et qui ont, pour la plupart, déjà signé, moyennant la «motivation» sonnante et trébuchante habituelle.

On peut faire remarquer, tout d’abord, que le mode de gouvernance appliqué dans notre pays donne lieu à une «période difficile» permanente. Autant, donc, demander aux syndicats de s’auto-dissoudre et pénaliser toute forme de revendication. On pourrait, par exemple, inscrire dans la Constitution qu’une revendication ou une dissidence sous-tend, de fait, une volonté de «déstabiliser l’Etat». Au moins, La paranoïa répressive actuelle y gagnerait-elle un contour légal.

Ensuite, on relève que, paradoxalement, à moins que ceci explique cela, les «périodes difficiles» n’ont, à aucun moment, ralenti l’accumulation des biens mal acquis. Au contraire. En fait, on demande aux Gabonais de «faire des efforts», on appelle, une fois de plus, à un «sursaut patriotique», pour éviter une inflation des plus hauts revenus de l’Etat. Pas question, non plus, de réduire le taux de croissance des biens mal acquis.

Enfin, en mettant en avant la permanence de l’Etat, est-il déplacé d’estimer que les aspirations des Gabonais ne s’adressent pas à M. Omar Bongo Ondimba dont on comprend bien la douleur de celui qui vient de perdre son épouse, mais qu’ils s’adressent à l’Etat?

 Marc, Bruno, Georges

Marc Ona Essangui, Bruno Ben Moubamba et Georges Mpaga

 Les 28 et 29 décembre 2008, Marc Ona Essangui, Georges Mpaga, Gaston Asseko, l’adjudant Poaty et moi sommes arrêtés après une perquisition à nos domiciles et à nos bureaux, en présence de spartiates munis de Famas, de Magnum 357 et autres jouets pas moins sympathiques. Notre crime? Nous sommes accusés de détenir une lettre ouverte au président de la République rédigée par un compatriote, Bruno Ben Moubamba, qui vit en France. En décembre 2008, il avait l’intention de la publier dans la presse gabonaise. Mais une rédaction a vendu l’info au ministre de l’Intérieur qui a fait semblant de rechercher l’auteur activement (Bruno est rentré en France en toute légalité, après s’être présenté à la police de l’air et des frontières de l’aéroport de Libreville qui l’a laissé sortir sans problème). Mais André Mba Obame, le ministre de l’Intérieur, a profité de cette occasion pour me guantanamiser (en prison, pas de livres, pas de journaux, pas de montre, pas de radio, pas de télé, salaire suspendu jusqu’à ce jour, pas de café moulu, pas de soins médicaux et, pire, pas de Coca!) suite à ma constitution de partie civile dans la plainte BMA. Faisant d’une pierre deux coups, il en profité pour embastiller des leaders de la société civile militant pour la bonne gouvernance.

Le samedi 4 avril 2009, Bruno Ben Moubamba organise un congrès à Reims. Le même Etat qui nous a incarcérés pour détention de sa lettre signe un ordre de mission à de hautes personnalités, dont l’ancienne ministre Christiane Bitougat et le démiurge des campagnes électorales du PDG, le Très Saint Prophète pasteur Mike Jocktane, tous deux directeurs de cabinet du président de la République, ainsi qu’un de ses conseillers spéciaux, pour qu’ils participent au congrès du dangereux déstabilisateur de l’Etat. Ils y ont  participé activement, Christiane se faisant même un point d’honneur (?) d’y mettre une ambiance délirante, en suscitant les huées de centaines de congressistes, représentants de nombreux pays et de quelques chefs d’Etats.

Là, l’équation est très compliquée: l’Etat emprisonne et poursuit des Gabonais en justice pour détention de la lettre de Bruno Ben, mais le même Etat envoie des représentants aux manifestations politiques du même Bruno Ben. Un peu comme si, après avoir déporté tous les détenteurs de l’Ancien Testament, Himmler, Goering et Goebbels allaient, le samedi, représenter Hitler dans les synagogues; comme si George W. Bush envoyait à Guantanamo tous ceux qui ont vu Ben Laden et Saddam Hussein à la télé et qu’il envoyait Condolezza Rice et Paul Wolfowitz le représenter à un congrès du Baas et à une AG de Al Qaeda.

Cette reconnaissance officielle de Bruno Ben Moubamba légalise, de fait, sa lettre ouverte et dépénalise, du même fait, toutes les charges qui courent toujours contre Bruno et nous cinq et qui y sont liées.

Descartes n’était pas fou. Le bon sens est effectivement la chose du monde la mieux partagée. C’est moitié-moitié entre ceux qui en ont et ceux qui n’en ont pas.


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